« J'ai tout compris mais je n'arrive pas à changer » : le déclic

Julien Gabrelle

5 minutes

une femme parle a son psy

Les histoires que je raconte ici sont romancées. Le regard que je pose s'appuie sur ma formation et sur des repères cliniques reconnus ; les personnages, eux, sont des compositions. Je crée une figure à partir de situations réelles, jamais une personne identifiable. Tout y est vrai, sauf elle.

Une femme s'assoit en face de moi. Elle occupe un poste à responsabilités, elle dirige, et partout dans sa vie, elle se bat. Au travail, dans sa famille, dans ses histoires amoureuses, elle se heurte, se confronte, vit dans un combat presque permanent. Ce qui la ramène toujours au même point, qu'elle nomme elle-même : le rejet. Et elle vient avec une question lancinante, pourquoi ? Pourquoi cela se répète-t-il, encore et encore ?

Alors je la laisse aller dans ce pourquoi. Et là, quelque chose me frappe : elle répond admirablement. Parce que ceci, parce que cela, elle déroule une analyse fine, lucide, presque complète de sa situation. Elle a tout compris. Les mécanismes, les origines, les enchaînements, rien ne lui échappe. À un moment, je le lui dis : je vois que vous avez tout analysé, avec une précision remarquable, vous tenez les tenants et les aboutissants.

Elle me regarde et me répond, et je n'oublie pas ses mots. Oui, je sais. Je vois le bourbier dans lequel je suis, je vois les endroits où ça se bouche, ce qui se dilue, je vois tout. Je sens même les odeurs, j'ai le goût de tout ça. J'ai tout ça dans la main. Mais qu'est-ce que j'en fais, maintenant ? J'ai tout compris, et je ne sais pas quoi faire. Je n'y arrive plus.

Pourquoi comprendre ne suffit pas à changer

Cette scène dit quelque chose d'essentiel. Comprendre n'est pas changer. On peut posséder une analyse parfaite de soi, de son histoire, de ses blessures, et rester exactement au même point, à souffrir de la même façon. La compréhension intellectuelle, aussi juste soit-elle, ne met pas toujours les choses en mouvement.

Que les choses soient claires : je ne dis pas que le pourquoi est inutile. Comprendre son histoire, repérer ses mécanismes, mettre des mots sur ce qui s'est joué, tout cela compte, et fait partie du chemin. La cliente dont je parle n'avait pas perdu son temps à se comprendre. Simplement, elle était arrivée au bout de ce que la seule compréhension pouvait lui offrir. Elle avait tout dans la main, et la main restait fermée sur du savoir qui ne la libérait pas.

Déplacer le regard vers le présent

C'est ici que la Gestalt propose autre chose. Plutôt que de creuser encore le pourquoi, elle déplace doucement l'attention vers le comment, et surtout vers le présent. Avec cette femme, la question devient : et tout cela, aujourd'hui, comment ça se vit ? Comment ce combat, ce rejet, cette façon de se heurter, se rejouent-ils maintenant, dans votre vie de tous les jours, et même ici, dans cette pièce, entre vous et moi ?

Car ce qui se répète dans une vie ne reste pas sagement dans le récit qu'on en fait. Cela revient, vivant, dans le présent, y compris dans la relation thérapeutique. La façon dont quelqu'un se tient face à moi, anticipe un jugement, se prépare à être rejeté, se bat ou se protège, tout cela se donne à voir, là, en séance. Et c'est précisément là que ça devient travaillable. Non plus comme une idée que l'on analyse à distance, mais comme une expérience que l'on traverse ensemble, en direct.

Pourquoi le présent change tout

Le passé, on ne peut que le raconter. Le présent, on peut le vivre autrement. Quand cette femme repère, en séance, le moment exact où elle se cabre par anticipation d'un rejet qui n'a pas eu lieu, quelque chose devient possible qu'aucune analyse ne permettait. Elle ne comprend pas seulement qu'elle se protège, elle le sent au moment où ça se produit, dans son corps, dans sa posture, dans ce qui se passe entre nous. Et ce qui se sent dans l'instant peut se transformer dans l'instant.

C'est cela, le cœur de ma pratique. Ce n'est pas un savoir de plus sur vous-même que je cherche à vous donner. C'est une expérience vécue, ici et maintenant, où ce qui vous enferme peut, pour une fois, se dérouler autrement, dans la sécurité d'une relation. Le changement ne vient pas d'une explication supplémentaire. Il vient d'avoir éprouvé, ne serait-ce qu'une fois, qu'une autre façon d'être était possible.

Un exercice simple pour passer du pourquoi au comment

Voici une expérience douce, à faire seul, sans rien forcer. La prochaine fois qu'une émotion difficile vous traverse, au lieu de vous demander aussitôt pourquoi je ressens ça, essayez une autre question : comment est-ce que je vis ça, là, maintenant ? Où est-ce dans mon corps ? Qu'est-ce que ça me donne envie de faire, de fuir, de me fermer, de me défendre ? Ne cherchez pas à analyser ni à régler quoi que ce soit. Observez seulement comment la chose se passe en vous, dans l'instant. Vous verrez que ce simple déplacement, du pourquoi vers le comment, ouvre déjà un autre rapport à ce que vous vivez. Si l'exercice réveille quelque chose de trop lourd, laissez-le, rien ne presse, et c'est aussi ce genre de chose qu'un accompagnement permet de traverser à deux.

Questions fréquentes

Pourquoi je comprends mes problèmes mais je n'arrive pas à changer ?

Parce que comprendre n'est pas changer. On peut posséder une analyse parfaite de son histoire et de ses blessures tout en restant au même point. La compréhension intellectuelle, aussi juste soit-elle, ne met pas toujours les choses en mouvement : le changement passe souvent par une expérience vécue dans le présent, pas par un savoir de plus.

Quelle est la différence entre le « pourquoi » et le « comment » en thérapie ?

Le « pourquoi » cherche les causes et l'histoire ; il a sa place, mais il maintient à distance. Le « comment » déplace l'attention vers la manière dont les choses se vivent maintenant, dans le corps et dans la relation. Le passé ne peut que se raconter ; le présent, lui, peut se vivre autrement, et donc se transformer.

Un exercice simple pour passer du pourquoi au comment ?

La prochaine fois qu'une émotion difficile vous traverse, remplacez « pourquoi je ressens ça ? » par « comment est-ce que je vis ça, là, maintenant ? Où est-ce dans mon corps ? ». N'analysez pas, observez seulement. Si cela réveille quelque chose de trop lourd, arrêtez-vous : c'est le genre de traversée qu'un accompagnement permet de faire à deux.



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