Disputes de couple à répétition : pourquoi ça tourne en boucle

Julien Gabrelle

10 minutes

un couple , un homme une face en face à f

Les histoires que je raconte ici sont romancées. Le regard que je pose s'appuie sur ma formation et sur des repères cliniques reconnus ; les personnages, eux, sont des compositions. Je crée une figure à partir de situations réelles, jamais une personne identifiable. Tout y est vrai, sauf elle.

Un couple s'assoit en face de moi. Lui sur le bord du fauteuil, déjà prêt à répondre. Elle un peu en retrait, un sac sur les genoux qu'elle ne pose pas. Quelques minutes, et la dispute prend forme toute seule. Une remarque, une justification, un soupir qui en dit plus long que la remarque, une voix qui durcit, et l'autre qui se détourne vers la fenêtre. Je n'ai presque rien à demander. C'est déjà là.

Ce qui me frappe, ce n'est pas ce qui se dit. C'est ce qui se répète. Ces deux personnes ne sont pas venues pour se séparer. Elles s'aiment, souvent encore beaucoup. Mais elles sont épuisées de rejouer le même conflit sous des formes différentes, de se cogner toujours au même endroit. Elles ont le sentiment de tourner en rond, et de ne plus savoir comment sortir de leurs disputes.

Cette situation, je la rencontre souvent en thérapie de couple. Et elle contient déjà une grande part du travail à venir.

En thérapie de couple, le thérapeute n'est pas un arbitre

Beaucoup de couples arrivent avec une attente, parfois inavouée : que je dise qui a raison et qui a tort. C'est humain. Quand on souffre, on a besoin d'être reconnu dans ce qu'on vit, et chacun arrive avec ses preuves, prêt à les déposer sur la table comme au tribunal.

Mais la thérapie de couple ne distribue pas les bons et les mauvais points. Si l'un gagne et que l'autre perd, c'est la relation qui perd. La question n'est presque jamais « qui a commencé ? ». Elle est plutôt celle-ci : comment deux personnes qui voudraient se rapprocher en viennent-elles à se blesser ainsi ? Le cœur du travail, ce n'est pas le sujet de la dispute, toujours différent, c'est la mécanique qui la produit et la rejoue, toujours la même. Quand chacun arrive avec sa version, je n'en choisis aucune. Ce qui m'intéresse, c'est ce qui se passe entre eux pendant qu'ils la défendent.

Pourquoi les mêmes disputes reviennent : ce que la Gestalt observe dans la relation

Il y a quelque chose que la Gestalt pose d'emblée sur le couple, et qui change le regard : un couple n'est pas seulement deux individus en face l'un de l'autre. C'est une entité en soi, un champ relationnel vivant, où ce qui se joue n'appartient ni à l'un ni à l'autre seul, mais à la relation elle-même. Ce que chacun apporte, son histoire, ses blessures, ses manières d'être, entre en contact avec ce que l'autre apporte, et quelque chose de troisième se crée entre eux. C'est ce troisième que j'observe.

Je ne fouille pas le passé de chacun pour expliquer le présent. Je regarde ce qui se passe là, sous mes yeux, entre les deux. Car la dispute ne se raconte pas seulement, elle se rejoue dans la séance même. Lui qui avance d'un mot, elle qui recule d'autant. Le moment exact où une voix se ferme. Ce silence qui tombe après une phrase, et qu'aucun des deux n'ose ramasser.

Ces petits mouvements sont précieux, parce qu'ils rendent visible ce qui, d'habitude, va trop vite pour être vu. Alors, parfois, je ralentis tout. J'arrête au milieu d'une montée et je demande : qu'est-ce qui vient de se passer, là, entre vous ? Souvent, un blanc. Puis chacun commence à apercevoir sa propre part dans la ronde. Non pour s'en culpabiliser, mais pour y retrouver une liberté de bouger autrement.

Je regarde la manière plus que le contenu. Comment ils se parlent, plus que ce qu'ils se disent. Qui prend la parole en premier, qui coupe, qui finit les phrases de l'autre, qui se tait, vers qui se tournent les regards, la distance entre les deux fauteuils. Un couple qui dit ne plus communiquer communique en réalité beaucoup. Il le fait mal, souvent, et c'est là que se lit ce qui fait souffrir.

Ce que la Gestalt appelle la figure et le fond éclaire beaucoup ce qui se passe dans un couple en difficulté. Ce qui se dispute en surface, l'argent, le temps, les tâches, n'est presque jamais le vrai sujet. En fond, souvent non dit, il y a autre chose : des blessures d'attachement anciennes, des modèles de couple intériorisés depuis l'enfance, des loyautés invisibles envers la famille d'origine, des représentations de ce que l'amour devrait être. Le conflit apparent est la figure. Ce qui le nourrit en profondeur est le fond. Et tant qu'on ne touche que la figure, la dispute reviendra sous une autre forme.

Les interruptions du cycle sont précisément là où ce fond cherche à remonter et n'y arrive pas. La sensation est là, quelque chose se passe, mais elle n'est pas reconnue. Ou elle est reconnue mais ne peut pas être dite. Ou elle est dite mais ne rencontre pas l'autre. À chaque interruption, le contact manque, et quelque chose reste en suspens, incomplet, qui reviendra rejouer la même scène jusqu'à ce qu'il trouve enfin à se boucler.

Ces interruptions prennent des formes assez reconnaissables, une fois qu'on apprend à les voir. Il y a ceux qui fusionnent tellement dans le couple qu'ils ne savent plus distinguer leur propre besoin de celui de l'autre, et répondent à sa place avant même qu'il ait parlé. Il y a ceux qui projettent sur leur partenaire une histoire qui n'est pas la sienne, en lui prêtant des intentions ou des traits qui viennent d'ailleurs, d'un père, d'une mère, d'un premier amour raté. Il y a ceux qui esquivent par l'ironie, le rire ou la question plutôt que de rester dans ce qui vient d'être touché. Il y a ceux qui ravalent leur colère ou leur besoin pour ne pas faire de vagues, et qui étouffent en silence ce qui, non dit, finit par ressortir ailleurs, en aigreur ou en fatigue. Et il y a ceux qui portent encore, sans le savoir, des règles héritées de leur éducation sur ce qu'un couple doit être, et qui jugent leur propre relation à l'aune d'un modèle qui n'est même pas le leur.

Derrière les reproches, des besoins qui peinent à se dire

Dans beaucoup de conflits de couple, le reproche n'est pas le vrai message. Il est la forme dure qu'a prise quelque chose de plus fragile. Sous « tu ne t'intéresses jamais à moi », il y a parfois, tout bas, « je me sens seul ». Sous « tu ne m'écoutes pas », parfois, « j'ai besoin de compter pour toi ».

La colère est réelle, le reproche aussi. Mais ils recouvrent souvent une peur, une tristesse, un besoin qui n'a pas trouvé sa place dans la relation et qui ressort à l'envers, méconnaissable. Une grande part du travail consiste à aider chacun à entendre, sous l'attaque, ce que l'autre cherchait vraiment à dire. Ce que la Gestalt nomme une interruption du contact : quelque chose qui cherchait à se dire ou à se vivre, et qui s'est bloqué quelque part dans l'échange, avant d'atteindre l'autre. La dispute n'est pas un dysfonctionnement : c'est souvent la trace de ce contact manqué qui cherche une autre voie, maladroite, pour exister quand même.

Il y a souvent un chemin en trois temps, dans ce que le couple m'apporte. D'abord ce qui fait mal et qui se nomme en premier : ce sujet précis sur lequel on se dispute, l'argent, le ménage, une absence remarquée. Puis, en creusant un peu, une demande qui se formule différemment, plus proche de ce qui est réellement souhaité : être rejoint, être rassuré, retrouver une place. Et encore en dessous, la question la plus silencieuse, celle qui ne se dit presque jamais d'elle-même : qu'est-ce que je crains de perdre, ou de ne jamais avoir, dans cette relation ? Le travail ne consiste pas à répondre au premier niveau. Il consiste à accompagner le couple jusqu'à ce troisième niveau, celui qui, une fois touché, change vraiment quelque chose.

Comment se déroule une thérapie de couple

Je reçois les deux personnes ensemble, toujours. Pas de séance avec l'un sans l'autre, pas d'échange avec l'un entre les séances : ce qui se dit du couple se dit devant les deux. Mon attention ne va pas à l'un contre l'autre, mais à ce fil tendu entre eux, qui se tisse ou se déchire. Je veille à ce que chacun puisse parler, être entendu, prendre sa place, sans que la séance tourne à l'inventaire des griefs. Il ne s'agit pas de refaire les mêmes disputes, mais de comprendre comment elles s'allument, et ce qui pourrait naître à leur place.

Avant de commencer, nous prenons le temps de poser un cadre ensemble : ce que chacun vient chercher, ce à quoi on peut s'attendre, et un horizon de travail. Je propose généralement un parcours en plusieurs séances, dont le nombre s'ajuste à ce qui émerge. Ce cadre n'est pas un contrat rigide, c'est une structure qui donne de la lisibilité et permet à chacun de s'y appuyer sans être enfermé dedans.

Beaucoup de couples arrivent en voulant que ça s'arrête, vite. Je ne commence pas par chercher comment en sortir. Je commence par regarder avec eux comment ils sont dedans, tous les deux. Une crise n'est pas d'abord un problème à résoudre, c'est un signal : quelque chose s'est figé, quelque chose n'arrive plus à se dire. Tant qu'elle n'est pas reconnue par les deux, aucune solution ne tient. Et quand la plainte prend toute la place, une question simple suffit parfois à ouvrir autre chose : qu'est-ce qui, entre eux, tient encore ?

Il m'arrive aussi de leur demander de me raconter leur rencontre, à deux voix. Ce récit fait devant un tiers redonne souvent au couple des contours qu'il avait perdus. On y entend ce qui les a liés, et parfois, déjà, ce qui les fait souffrir aujourd'hui.

Chaque séance s'ouvre et se ferme par quelques minutes de silence. Et au fil de la séance, le travail passe parfois par des mots, parfois par le silence. Beaucoup de couples ont oublié comment être simplement présents l'un à l'autre, sans gérer, sans se défendre, sans stratégie. Qu'un tel silence s'installe quelques minutes en séance, et il s'y passe quelque chose que les disputes avaient recouvert. Ce n'est pas une technique, c'est une présence qu'on croyait perdue et qui revient.

Mon ancrage, là comme dans tout ce que je fais, c'est la Gestalt-thérapie, son attention au lien, au présent, à ce qui se vit vraiment entre deux personnes. Je m'appuie aussi sur le travail de Jean-Paul Sauzède et Anne Sauzède-Lagarde, thérapeutes de couple, dont j'aime une phrase toute simple : « le meilleur thérapeute pour le couple, c'est le couple lui-même ». Aucune méthode ne rapproche deux êtres à leur place. On ne s'aime pas sur commande.

Concrètement, ma posture au fil d'une séance de couple, c'est d'observer le champ dans sa globalité : ce qui se dit, ce qui ne se dit pas, la forme que prend l'échange autant que son contenu. Ralentir quand la mécanique s'emballe. Nommer ce que je vois, une symétrie qui se répète, un retrait qui revient toujours au même moment, une émotion qui affleure et que personne ne ramasse. Accueillir ce qui monte sans chercher à l'éteindre trop vite. Et soutenir le contact entre les deux, même fragile, même tendu, parce que c'est dans ce contact que quelque chose peut se transformer.

Je suis là, je vois, je restitue. Ce que le couple en fait lui appartient. Quand je dis ce que je vois, je le dis des deux côtés, avec les mêmes mots, sans chercher de cause et sans désigner de fautif. Quand une lecture me paraît évidente, je me méfie : la même difficulté peut se lire de plusieurs façons, par la place que chacun occupe, par ce qui sépare le couple de sa famille ou de son travail, par l'histoire de chacun quand elle se rejoue ici. C'est le couple qui choisit ce qui l'éclaire. Et à la fin d'une séance, même quand l'envie est forte, je ne conclus pas à leur place.

Une thérapie de couple ne cherche pas à sauver le couple à tout prix

C'est un point important. Le rôle du thérapeute n'est pas de maintenir une relation coûte que coûte. Parfois, le travail rend au couple un élan, une intimité, une façon plus vivante de se parler. Parfois, il aide surtout chacun à mieux comprendre ce qui se joue. Et parfois, il conduit à une séparation.

Cette séparation peut être une issue juste, lorsqu'elle évite davantage de souffrance ou de destruction. Accompagner un couple, ce n'est pas le tenir uni de force ; c'est parfois l'aider à se quitter avec maturité et respect, en comprenant ce qui s'est joué plutôt qu'en se déchirant, ce qui compte plus encore lorsqu'il y a des enfants. Mon travail n'est pas de décider à la place du couple de ce qu'il doit devenir. Il est de l'aider à sortir de l'impasse, pour que le choix, quel qu'il soit, redevienne possible.

Un exercice simple à essayer chez soi pour désamorcer les disputes

Quand une tension monte, on peut essayer, quelques instants, de parler de soi plutôt que du comportement de l'autre. « Je me suis senti seul ce week-end » ouvre une porte ; « tu ne t'occupes jamais de moi » la referme aussitôt. Et quand l'autre parle, écouter jusqu'au bout avant de préparer sa réponse. Ces gestes paraissent simples. Ils sont pourtant difficiles quand la blessure est réveillée. Ils ne résolvent pas tout, mais ils enrayent parfois la ronde. Et quand on n'y arrive pas seuls, ce n'est pas un échec : c'est souvent là qu'un tiers peut aider.

Quand la thérapie de couple n'est pas le bon cadre

Une thérapie de couple suppose que chacun puisse parler dans un climat de sécurité. Lorsqu'il y a des violences physiques, des menaces, de l'emprise, ou une violence psychologique installée, la priorité n'est plus le dialogue à deux mais la protection de la personne en danger. Dans ces situations, d'autres accompagnements, spécialisés, sont nécessaires avant d'envisager un travail de couple.

Si votre couple traverse une crise

Traverser une crise de couple ne signifie pas forcément que la relation est finie. C'est parfois le signe que les anciennes façons de fonctionner ne suffisent plus. Quand les mêmes disputes reviennent encore et encore, quand il devient difficile de s'écouter, l'aide d'un tiers peut rendre visible ce qui restait enfermé dans la répétition. C'est souvent à partir de là que quelque chose se remet à bouger.

Ce que la Gestalt apporte au couple, c'est précisément cela : déplacer le regard du contenu des disputes vers la façon dont deux personnes entrent en contact, ou n'y arrivent plus. Rendre visible ce qui se rejoue sans être vu. Et ouvrir, peu à peu, la possibilité d'un autre cycle, plus conscient, plus créatif, où chacun peut exister pleinement sans détruire l'autre pour y arriver.

Questions fréquentes sur la thérapie de couple

Pourquoi les mêmes disputes reviennent-elles sans cesse dans un couple ?

Parce que ce qui se dispute en surface (l'argent, le temps, les tâches) n'est presque jamais le vrai sujet. En fond se tiennent des blessures d'attachement, des modèles intériorisés depuis l'enfance, des besoins qui n'ont pas trouvé leur place. Tant qu'on ne touche que la surface, la même dispute revient sous une autre forme.

Le thérapeute de couple dit-il qui a raison ?

Non. La thérapie de couple ne distribue pas les bons et les mauvais points : si l'un gagne et l'autre perd, c'est la relation qui perd. La question n'est pas « qui a commencé ? » mais « comment deux personnes qui voudraient se rapprocher en viennent-elles à se blesser ainsi ? ».

Que se passe-t-il lors de la première séance ?

On prend le temps de reconnaître ce que le couple traverse, sans chercher tout de suite de solution. Chacun dit, à son tour, ce qui l'amène et pourquoi maintenant. Puis le cadre est posé ensemble : le rythme, la présence des deux à chaque séance, ce que le thérapeute fait et ce qu'il ne fait pas.

Le thérapeute peut-il recevoir l'un des deux séparément ?

Dans ma pratique, non. Je reçois toujours les deux ensemble, et je n'ai pas d'échange avec l'un entre les séances. Ce qui se dit du couple se dit devant les deux, pour que personne ne devienne, sans le vouloir, l'allié du thérapeute contre l'autre.

Combien de séances dure une thérapie de couple ?

Il s'agit généralement d'un parcours en plusieurs séances, dont le nombre s'ajuste à ce qui émerge. Un cadre est posé ensemble au départ : ce que chacun vient chercher et un horizon de travail. Ce cadre donne de la lisibilité sans être un contrat rigide.

La thérapie de couple sert-elle forcément à rester ensemble ?

Non. Le but n'est pas de maintenir la relation à tout prix. Parfois le travail redonne un élan ; parfois il aide surtout chacun à comprendre ce qui se joue ; parfois il conduit à une séparation plus juste et plus respectueuse, ce qui compte particulièrement lorsqu'il y a des enfants. Le rôle du thérapeute est d'aider à sortir de l'impasse pour que le choix redevienne possible.

Quand la thérapie de couple est-elle déconseillée ?

Lorsqu'il y a des violences physiques, des menaces, de l'emprise ou une violence psychologique installée. La priorité n'est alors plus le dialogue à deux mais la protection de la personne en danger, et d'autres accompagnements spécialisés sont nécessaires au préalable.





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