L’anxiété n’est pas une ennemie : l’écouter autrement

Julien Gabrelle

10 minutes

un homme assis regardant une vapeur

Les histoires que je raconte ici sont romancées. Le regard que je pose s’appuie sur ma formation et sur des repères cliniques reconnus. Les personnages, eux, sont des compositions. Je crée une figure à partir de situations réelles, jamais une personne identifiable. Tout y est vrai, sauf elle.

Un homme d’une trentaine d’années arrive dans mon cabinet, accompagné de son père. Depuis des mois, il ne sort presque plus de chez lui. Sortir dehors est devenu un gouffre d’angoisse, chaque tentative déclenche des crises de panique. Il a fini par se terrer, par renoncer à conduire, à travailler, à vivre au dehors. Ce jour-là, c’est son père qui l’a déposé, et il me demande, au début, que son père reste avec lui dans la pièce. J’accepte. Ce besoin-là fait partie de lui, ce jour-là, et c’est ce qui permet à notre premier contact de se faire en douceur.

Cette scène dit beaucoup de la façon dont j’aborde l’anxiété. Je n’ai pas commencé par chercher à supprimer son angoisse. J’ai commencé par l’accueillir, lui, avec son angoisse, telle qu’elle était.

Vouloir détruire l’anxiété, c’est souvent l’aggraver

Notre premier réflexe, face à l’anxiété, est de vouloir s’en débarrasser. La combattre, la faire taire, la chasser comme un intrus. C’est compréhensible, tant elle fait souffrir. Mais c’est souvent ce combat lui-même qui l’entretient. Plus on lutte contre l’angoisse, plus on la craint, et plus on la nourrit. On devient angoissé à l’idée même d’être angoissé.

La recherche clinique le montre aujourd’hui assez clairement. Ce qu’on appelle l’évitement expérientiel, vouloir à tout prix ne plus ressentir l’anxiété, et la sensibilité anxieuse, avoir peur d’avoir peur, sont deux facteurs qui maintiennent le trouble. C’est un des apports des thérapies de troisième vague qui rejoint ce que nous observons en Gestalt. L’anxiété n’est pas une ennemie venue de nulle part pour nous gâcher la vie. Elle est un signal, parfois maladroit, parfois disproportionné, mais qui dit quelque chose. Une peur, un besoin de protection, une alerte du corps. La première étape, en thérapie, n’est donc pas de la détruire, mais d’apprendre, doucement, à la reconnaître, à la sentir, à l’écouter sans s’y noyer. Cela demande de la prudence et de la délicatesse, car on ne force jamais quelqu’un vers ce qui l’effraie.

L’anxiété vue par la Gestalt : une histoire de contact

En Gestalt-thérapie, l’anxiété n’est pas d’abord un dysfonctionnement à corriger, mais quelque chose qui se joue dans la relation au monde. La Gestalt regarde ce qui se passe à la frontière entre une personne et son environnement, ce moment vivant du contact, où l’on rencontre la nouveauté, l’autre, l’imprévu. L’anxiété surgit quand ce contact se trouble, quand l’élan vers la vie manque d’appui, quand la nouveauté d’une situation ne peut être soutenue ni par soi ni par ce qui nous entoure.

C’est ce que le gestalt-thérapeute Jean-Marie Robine a nommé une perturbation de la construction des gestalts, dans son chapitre L’anxiété en situation paru dans Psychopathologie en Gestalt-thérapie. Une manière de dire que la difficulté n’est pas seulement dans la personne, mais dans sa façon d’être en lien avec le moment qu’elle traverse.

Cette lecture change tout dans la manière d’accompagner. Le psychiatre et gestalt-thérapeute Gianni Francesetti décrit la crise de panique comme un phénomène de frontière, doté d’une fonction protectrice quand l’organisme se trouve débordé sans pouvoir s’appuyer sur son environnement. Il la définit comme un phénomène qui a une fonction protectrice pour l’organisme dans les situations de danger ambiant extrême. Autrement dit, même dans sa forme la plus violente, l’anxiété fait quelque chose. Elle protège, maladroitement. La comprendre ainsi, ce n’est pas la banaliser, c’est cesser de la traiter en pure ennemie, et commencer à écouter ce à quoi elle répond.

Le diagnostic : un repère, pas une prison

Reste une question que je rencontre souvent en cabinet, faut-il mettre un nom sur ce que l’on vit. Ici, ma position rejoint celle de nombreux cliniciens. Un diagnostic posé par un médecin ou un psychiatre est un repère précieux, il oriente, il rassure parfois, il ouvre l’accès à un soin adapté, y compris médicamenteux quand c’est nécessaire. C’est pourquoi, dans le récit ci-dessus, j’ai orienté cet homme vers un psychiatre, pour que sa problématique puisse être nommée et évaluée par quelqu’un dont c’est le métier.

Mais un diagnostic n’est pas la personne. Francesetti, qui est lui-même psychiatre, met en garde contre le fait de confondre un code avec la réalité, et aime rappeler cette phrase attribuée à Rousseau, reprise dans la littérature clinique, il n’y a pas de maladies, il n’y a que des malades. Un mot de nosographie décrit une souffrance, il ne dit pas qui vous êtes, ni ce que vous pouvez devenir. Mon rôle, une fois le repère posé, est justement de ne pas y enfermer la personne, de continuer à la rencontrer comme un être vivant en mouvement, pas comme un cas. Le diagnostic éclaire le chemin, il ne le remplace pas.

Je précise aussi que pour les troubles anxieux sévères, les recommandations officielles en France mettent en première intention les thérapies cognitivo-comportementales et si besoin les traitements médicamenteux. La Gestalt-thérapie s’inscrit dans le champ des psychothérapies humanistes et existentielles. Elle ne s’y substitue pas, elle offre un autre regard, centré sur le vécu présent, la relation et le sens, souvent en complément d’un suivi médical.

Apprivoiser l’anxiété : un travail dans le présent, pas à pas

Avec cet homme, nous avons d’abord travaillé sans aucun jugement, à l’accepter tel qu’il était dans l’instant, et à observer comment l’anxiété se vivait, y compris entre nous, dans la séance. Puis, très progressivement, à élargir les cercles. Au début, juste être dans le jardin un instant. Sentir l’air sur la peau. Et quand l’angoisse montait, simplement la reconnaître, la nommer, rester un tout petit peu, puis rentrer. Aucune performance, aucune brusquerie. De petits pas, encore et encore.

De fil en aiguille, les cercles se sont agrandis. Sortir un peu plus loin, puis encore plus loin. À chaque pas franchi, nous prenions le temps de mesurer le chemin, et de tenter, parfois, un tout petit pas de plus, jamais davantage que ce qu’il pouvait.

Je veux préciser ici ce que j’entends par apprivoiser plutôt que forcer. Forcer, ce serait dépasser ce que la personne peut tolérer dans l’instant, sortir de sa fenêtre de tolérance. Apprivoiser, c’est rester à l’intérieur de cette fenêtre, avec du soutien, et s’exposer de façon graduée à ce qui fait peur. C’est le même principe que l’exposition graduée décrite dans la recherche, mais vécu dans la relation, à son rythme, pas contre elle. Petit à petit, cet homme s’est remis à sortir, puis à conduire, à s’éloigner, à se retrouver de plus en plus avec lui-même. Je ne décris pas ici les moyens concrets que nous avons utilisés, car ils n’ont de sens que dans un accompagnement, ajusté à une personne. Mais l’esprit était toujours le même, soutenir les résistances plutôt que de les faire éclater.

Savoir s’entourer : le rôle du médecin

À un moment, je l’ai orienté vers un psychiatre, qui a pu mettre en place un soutien médicamenteux. C’est important, et cela touche aux limites de mon métier, je ne suis pas médecin, et certaines situations d’anxiété sévère gagnent à être accompagnées aussi sur le plan médical. Mon rôle n’est pas de m’y substituer, mais de savoir orienter quand c’est utile, et d’accompagner la personne jusqu’à oser ce pas.

Car ce pas-là n’allait pas de soi pour lui. Venir voir un psy lui était déjà difficile, consulter un psychiatre l’était plus encore. Il y avait de la gêne, de la honte, la peur d’être fou, ou juste malade. Nous avons travaillé progressivement à adoucir cette vision. À comprendre que ce lieu n’était pas celui de sa folie, mais son espace à lui, un espace où il prenait soin de lui, où il pouvait oser expérimenter et avancer. Demander de l’aide n’est pas un aveu de faiblesse, c’est déjà un acte de soin envers soi.

Ma place, dans tout cela

Je veux dire un mot de ma propre posture, car elle a compté. Face à cet homme, j’ai souvent dû me tenir simplement présent, dans une grande douceur, sans me précipiter. Quelqu’un d’aussi entravé peut activer, chez le thérapeute, l’envie de faire, de pousser, d’accélérer les choses pour le sortir de là. J’ai dû apaiser, en moi, ce côté proactif, pour ne pas lui imposer mon rythme. Être là, présent, dans un regard de tendresse et de bienveillance, et le laisser avancer au sien. C’est souvent cette présence non pressante, plus que n’importe quelle technique, qui permet à quelqu’un de reprendre confiance.

Ce métier, d’ailleurs, n’est pas sans poids pour celui qui l’exerce. Il y a des moments plus éprouvants encore, lorsqu’une personne arrive dévastée, épuisée, traversée par une grande détresse, parfois par des idées sombres. Dans ces moments, le thérapeute n’est pas une paroi qui renvoie les mots des maux. Il peut éprouver la douleur de l’autre dans sa propre chair, son corps faisant comme une caisse de résonance à ce que vit la personne en face. Ce n’est pas sombrer avec elle, c’est la comprendre de l’intérieur. Si je peux me tenir ainsi, traversé sans être emporté, c’est parce que je travaille moi-même ce qui me traverse, en supervision ou en thérapie, et que je veille sur ma propre présence. Et quand quelqu’un est habité par ces idées noires, il est essentiel de ne pas y faire face seul, d’en parler à son médecin, à un proche, et si besoin d’appeler le 3114, numéro national de prévention du suicide, ou de se rendre aux urgences.

Aujourd’hui

Aujourd’hui, cet homme a repris une vie indépendante, un travail. Il va bien. Mais je me garderais de parler de victoire définitive, ce serait trompeur. Il reste en continuité de soins, et surtout il a appris à connaître son trouble, à rester à l’écoute de ce qui se passe en lui, à repérer les signaux, et à alerter son médecin si nécessaire. Son anxiété n’a pas été vaincue par la force, elle a été écoutée, comprise, apprivoisée, jusqu’à ne plus commander sa vie. Vivre avec elle, désormais, ce n’est plus la subir, c’est la connaître assez pour ne plus en avoir peur. Et c’est lui, pas à pas, qui a fait ce chemin. Je n’ai fait que l’accompagner.

FAQ — Comprendre et apprivoiser l’anxiété

Pourquoi lutter contre l’anxiété ne fonctionne-t-il pas ?

Parce que le combat lui-même l’entretient. Plus on craint l’angoisse et plus on la nourrit, jusqu’à devenir angoissé à l’idée même d’être angoissé. C’est ce que la recherche appelle l’évitement expérientiel. L’anxiété est d’abord un signal, une alerte du corps. La reconnaître et l’écouter, doucement, apaise davantage que la faire taire de force.

Apprivoiser son anxiété, qu’est-ce que cela veut dire concrètement ?

Non pas la supprimer, mais apprendre à la reconnaître, à la nommer, à la sentir sans s’y noyer, par petits pas et sans se forcer au delà de ce qui est tolérable. C’est un travail progressif, élargir peu à peu ses possibilités, en respectant son propre rythme et avec un appui relationnel.

Quand l’anxiété justifie-t-elle de consulter un médecin ?

Quand elle envahit le quotidien, empêche de sortir, de travailler, de dormir, quand les crises de panique se répètent, ou quand apparaissent des idées noires. Un psychopraticien n’est pas médecin, son rôle peut être d’orienter vers un psychiatre ou un médecin traitant quand c’est utile. Demander cette aide n’est pas un aveu de faiblesse, c’est un acte de soin envers soi. En cas de détresse importante, appelez le 3114 ou rendez-vous aux urgences les plus proches.

Peut-on vraiment vivre avec l’anxiété sans qu’elle commande tout ?

Oui. L’enjeu n’est pas de la vaincre une fois pour toutes, mais d’apprendre à la connaître, repérer ses signaux, rester à l’écoute de ce qui se passe en soi, s’entourer si besoin. Vivre avec elle, alors, ce n’est plus la subir, c’est la connaître assez pour ne plus en avoir peur.

Repères

Robine Jean-Marie, 2013, L’anxiété en situation. Perturbation de la construction des gestalts, dans Francesetti Gianni, Gecele Michela et Roubal Jan, dir., Psychopathologie en Gestalt-thérapie, L’Exprimerie, pages 557 à 580.

Francesetti Gianni, 2005, Attacchi di panico e postmodernità, Franco Angeli ; traduction française Attaques de panique et post-modernité. Clinique des attaques de panique, phénoménologie d’un phénomène de frontière à fonction protectrice.

Hayes Steven, Strosahl Kirk et Wilson Kelly, 1999 et 2011, Acceptance and Commitment Therapy, sur l’évitement expérientiel et la lutte, à la base des thérapies d’acceptation et d’engagement.

Note importante. Cet article ne constitue pas un avis médical. Si vous vivez une anxiété envahissante, parlez-en à votre médecin ou à un professionnel de santé.

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