Le cercle de parole du cœur : écouter et parler autrement

Julien Gabrelle

5 minutes

Les histoires que je raconte ici sont romancées. Le regard que je pose s'appuie sur ma formation et sur des repères cliniques reconnus ; les personnages, eux, sont des compositions. Je crée une figure à partir de situations réelles, jamais une personne identifiable. Tout y est vrai, sauf elle.

Un objet passe de main en main. Une pierre, un bâton, parfois juste une pomme de pin ramassée avant d'entrer. Celui qui le tient parle. Les autres écoutent, sans répondre, sans préparer leur propre prise de parole. Quand la personne a fini, l'objet continue son tour. Il n'y a pas de débat, pas de tour de table classique où chacun attend son créneau pour placer son idée. Juste une parole qui circule, et un cercle qui la reçoit.

Une pratique ancienne, venue d'ailleurs

Le Cercle, ou Council en anglais, n'est pas une invention récente ni occidentale. Il puise dans des traditions autochtones, notamment nord-américaines, où le fait de se réunir en cercle pour parler et écouter organisait déjà la vie communautaire depuis très longtemps. La forme contemporaine que je pratique a été façonnée par l'Ojai Foundation, en Californie, avant d'être introduite au sein des Zen Peacemakers en 1996 par Sandra Jishu Holmes, qui s'appuyait notamment sur le travail de Joan Halifax. Jack Zimmerman et Virginia Coyle, qui l'ont longtemps enseignée à l'Ojai Foundation, en ont décrit l'esprit dans un livre de référence, The Way of Council, paru en 1996.

Ce que j'aime dans cette généalogie, c'est qu'elle rappelle une évidence qu'on a fini par oublier en Occident : le cercle et la parole partagée ne sont pas des outils de développement personnel inventés dans les années 1990, mais une manière humaine, ancienne, de traverser ensemble ce qui est difficile à porter seul.

Parler avec son cœur, écouter avec son cœur

Les principes du Cercle tiennent en peu de mots, mais ils demandent une vraie discipline. Parler avec son cœur, ce qui veut dire depuis son expérience plutôt que depuis une opinion sur ce qui devrait être. Écouter avec son cœur, sans préparer sa réponse pendant que l'autre parle. Être spontané, dire ce qui vient plutôt que ce qui a été répété à l'avance. Être concis, aller à l'essentiel plutôt que remplir le silence.

Ce que j'aime particulièrement dans cette forme, c'est qu'elle retire tout ce qui, ailleurs, structure la conversation : on n'est plus dans le débat, on ne parle plus sur ce que l'autre vient de dire, on n'est plus à chercher une résonance ou à apporter un retour. Écouter devient alors vraiment spontané : ce qui monte, monte, parfois une critique intérieure, parfois quelque chose qui touche à sa propre histoire, et ça peut traverser sans venir polluer l'écoute. J'appelle ça, pour moi, une forme de méditation égrenée : chaque parole est un grain qui passe, on le laisse traverser, sans s'y accrocher ni le repousser, avant que le suivant n'arrive.

Mais rien n'est parfait, bien sûr. Il y a des cercles où quelqu'un se fait prendre par un jugement, où la résonance avec sa propre histoire l'embarque plus loin, jusqu'à l'expression d'une souffrance ou d'un souvenir qui déborde le cadre. C'est là que le rôle du facilitateur devient délicat : accueillir cette parole, puisque c'est un cercle d'écoute et qu'on écoute ce qui émerge dans l'instant, sans jamais la rejeter, tout en étant capable, à un moment, de signaler avec délicatesse que ce qui se joue relèverait plutôt d'un travail thérapeutique plus profond, et d'orienter ensuite la personne vers cet espace-là, un groupe de thérapie par exemple, plutôt que de laisser le cercle se refermer sur lui-même.

L'objet de parole n'est pas un gadget. Il rend concret le fait qu'une seule voix porte, à la fois, et que le reste du cercle est là pour recevoir, pas pour réagir. C'est souvent la première chose qui déstabilise : ne pas pouvoir répondre tout de suite à ce qu'on vient d'entendre, devoir attendre son propre tour, parfois longtemps après que la parole de l'autre ait cessé de résonner.

Ce que Jared Seide m'a transmis

J'ai été formé au Cercle par Jared Seide, directeur du Center for Council, au sein même de ma sangha, Zen Voie du Cœur. Il a consacré une grande partie de sa vie à porter cette pratique dans des contextes très différents : prisons, écoles, hôpitaux, mais aussi des lieux marqués par la violence collective, Auschwitz, le Rwanda, la Bosnie-Herzégovine. Il est l'auteur de Where Compassion Begins et a été Spirit Holder lors des retraites Bearing Witness des Zen Peacemakers.

Ce que je retiens surtout de la manière dont Jared Seide transmet, c'est l'absence de dogme. Le Cercle n'est pas présenté comme une technique à appliquer à la lettre, mais comme une forme que chacun doit apprendre à habiter, avec ses propres maladresses, avant de pouvoir la proposer à d'autres.

Un espace complémentaire au travail thérapeutique

Le Cercle n'a pas vocation à remplacer un travail thérapeutique. Mais il peut devenir, dans un groupe, un espace très complémentaire. J'utilise parfois le Council en fin de travail thérapeutique de groupe, pour amener une écoute plus fine, moins jugeante, moins prise dans l'histoire personnelle de chacun. Ce n'est pas un ajout qui viendrait s'empiler sur ce qui a été fait : c'est plutôt un espace à la fois de méditation, pour intégrer ce qui a été traversé, et de partage sans jugement, dans un accueil profond, un espace d'écoute du cœur. À ce titre, je trouve que c'est un excellent soutien au travail thérapeutique, pas un substitut.

Ce qui rejoint la Gestalt

Ce rapprochement, je ne l'ai lu nulle part ailleurs comme tel : c'est ma pratique qui me le fait voir, pas une filiation théorique établie entre les deux courants. Mais dans mon expérience, ce que je facilite dans un Cercle rejoint très concrètement ce que je connais de la Gestalt, et c'est souvent ce qui, je crois, aide à l'intégration de ce qui vient d'être traversé.

La Gestalt-thérapie s'appuie sur la théorie du champ, héritée de Kurt Lewin : une personne ne se comprend jamais isolée, mais toujours dans son champ, dans ses interactions avec son environnement. Le Cercle fonctionne, dans ce que j'en vis, exactement sur ce principe. Ce qui se dit prend sens dans le champ partagé du groupe, pas seulement dans l'histoire individuelle de celui qui parle.

Le travail de groupe en Gestalt distingue généralement trois niveaux de conscience qui opèrent en même temps : celle de chacun sur sa propre expérience, celle qui circule entre les membres, et celle du champ, du groupe comme totalité. Le Cercle sollicite précisément ces trois niveaux, sans jamais avoir besoin de les nommer.

Il y a aussi une proximité phénoménologique forte : la Gestalt invite à accueillir ce qui est, sans l'interpréter ni l'expliquer, à rester sur le comment plutôt que sur le pourquoi. C'est exactement ce que fait l'interdiction, dans le Cercle, de commenter ou de débattre ce que l'autre vient de dire. Et ce qui monte spontanément dans un Cercle, une parole, une image, un souvenir, fonctionne comme ce que la Gestalt appelle une figure, qui se détache d'un fond, ici le silence partagé du groupe.

Ce que la recherche commence à observer

Le Cercle est d'abord une expérience, et je me méfie de l'idée qu'il faudrait la justifier par des chiffres. Mais il est intéressant de voir que la recherche commence à regarder de près ce que produit le simple fait d'être écouté sans être interrompu.

En Israël, les chercheurs Guy Itzchakov et Avraham Kluger ont étudié des « cercles d'écoute » dans une grande administration publique : des cercles où l'on se passe un objet de parole et où chacun parle d'une expérience vécue pendant que les autres écoutent, sans interrompre ni commenter. Comparés à des collègues ayant suivi un atelier classique de confiance en soi, les participants se sentaient davantage écoutés, ressentaient moins d'anxiété sociale, et leurs points de vue sur la situation évoquée devenaient plus nuancés, moins tranchés. Le titre de leur article, paru en 2017, le dit avec humour : tenir un bâton peut-il améliorer l'écoute au travail ? Leur réponse est oui, au moins en partie.

C'est exactement ce que je vois dans les cercles : quand personne ne cherche à convaincre, chacun peut se permettre de douter, d'entendre une autre réalité que la sienne, de laisser sa position bouger. L'écoute ne fait pas que soulager celui qui parle. Elle assouplit aussi celui qui écoute.

D'autres travaux vont dans le même sens, à plus grande échelle. Aux États-Unis, une étude de la RAND Corporation menée en 2018 dans les écoles de Pittsburgh, où les pratiques restauratives incluaient des cercles de parole, a montré une baisse nette des exclusions d'élèves et un climat jugé plus sûr par les enseignants. Elle a aussi montré ses limites : pas d'amélioration des résultats scolaires, et des effets décevants au collège. Je trouve cette honnêteté précieuse : le Cercle n'est pas une solution miracle, c'est une manière de transformer la qualité du lien.

Enfin, le programme de Cercles que Jared Seide a développé dans les prisons californiennes, où des personnes détenues sont formées à faciliter elles-mêmes des cercles pour d'autres détenus, s'est étendu à une trentaine d'établissements et a reçu en 2020 un prix de l'American Correctional Association pour l'innovation. Les évaluations publiées font état de moins d'agressivité et de davantage de lien entre les participants, même si ces travaux restent à confirmer par des études indépendantes. Que cette pratique tient dans des lieux aussi durs dit quelque chose de sa force.

La force d'humanité du Cercle

Au-delà de la structure et des principes, il y a quelque chose de plus difficile à nommer : ce que les gens en retirent réellement. Un participant à un cercle de parole d'hommes racontait qu'une fois les premiers échanges lancés, il avait senti qu'il pouvait se livrer à un niveau très profond sans craindre d'être jugé, et qu'il en était ressorti allégé d'avoir simplement pu mettre des mots sur ce qu'il portait. Il ajoutait un bénéfice qu'il n'avait pas anticipé, et qu'il finissait par considérer comme le plus important : ce qu'il avait reçu à écouter les autres.

Une participante formée par Zen Voie du Cœur, à l'occasion d'une venue de Jared Seide à Paris, décrivait de son côté une qualité et une intensité de communication qu'elle avait rarement ressenties ailleurs, et cette manière particulière dont le partage et le silence semblent se répondre tout au long d'un cercle, l'un nourrissant l'autre.

Pour moi, quand je participe à un cercle d'écoute non pas comme facilitateur mais comme participant, c'est très concret : il y a un relâchement profond qui survient, et je retrouve une confiance profonde en l'humain, en sa capacité d'écoute, en sa capacité d'accueil de ce qui émerge dans l'instant présent. C'est peut-être ça, en dernier lieu, la vraie force du Cercle : ce n'est pas seulement une méthode, c'est une expérience répétée de la confiance qu'on peut se refaire les uns envers les autres.

Ce qui existe en France

La pratique s'est installée ici depuis quelques années. Zen Voie du Cœur, la sangha dont je suis trésorier, organise depuis 2017 des formations à Paris animées directement par Jared Seide et sa femme, Ann Seide, médecin et formatrice principale du Center for Council. Un Institut français du Cercle de parole et d'écoute existe également, pour promouvoir la pratique dans les organisations.

Ce n'est donc plus une pratique confidentielle réservée à quelques initiés californiens. Elle infuse, doucement, dans des lieux très variés : associations, entreprises, écoles, communautés spirituelles.

Ce que le Cercle m'apprend, séance après séance, c'est qu'il existe une manière d'être ensemble qui ne cherche ni à convaincre ni à résoudre. Juste à témoigner, et à recevoir ce témoignage, l'un après l'autre, sans rien devoir en faire.

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'un cercle de parole ?

Un cercle de parole, ou Council, est une forme ancienne de réunion où une seule personne parle à la fois, celle qui tient l'objet de parole, pendant que les autres écoutent sans répondre ni commenter. Il n'y a ni débat ni tour de table pour placer son idée : une parole circule, et le cercle la reçoit. La forme contemporaine puise dans des traditions autochtones nord-américaines.

Quels sont les principes d'un cercle de parole ?

Ils tiennent en quatre gestes qui demandent une vraie discipline : parler avec son cœur, c'est-à-dire depuis son expérience et non depuis une opinion ; écouter avec son cœur, sans préparer sa réponse ; être spontané, dire ce qui vient ; être concis, aller à l'essentiel. L'objet de parole rend concret le fait qu'une seule voix porte à la fois, et que les autres sont là pour recevoir, pas pour réagir.

Un cercle de parole remplace-t-il une thérapie ?

Non. Le Cercle n'a pas vocation à remplacer un travail thérapeutique, mais à le compléter. Dans un groupe, il peut offrir une écoute plus fine et moins jugeante, et un espace pour intégrer ce qui a été traversé. Quand une parole déborde vers une souffrance profonde, le rôle du facilitateur est de l'accueillir, puis d'orienter avec délicatesse vers un espace thérapeutique adapté, plutôt que de laisser le cercle porter ce qui le dépasse.

D'où vient la pratique du Council ?

Elle plonge ses racines dans des traditions autochtones, notamment nord-américaines. Sa forme contemporaine a été façonnée par l'Ojai Foundation en Californie, à partir du travail de Joan Halifax, puis introduite au sein des Zen Peacemakers en 1996 par Sandra Jishu Holmes. En France, la pratique se diffuse depuis quelques années dans des associations, des entreprises, des écoles et des communautés spirituelles.

Le cercle de parole a-t-il des effets démontrés ?

Les recherches restent encore limitées, mais elles vont dans le même sens. Des cercles d'écoute étudiés en entreprise (Itzchakov et Kluger, 2017) ont réduit l'anxiété sociale et rendu les points de vue plus nuancés. Dans les écoles de Pittsburgh, des pratiques restauratives incluant des cercles ont fait baisser les exclusions d'élèves (RAND, 2018). Des programmes de Cercles en prison font état de moins d'agressivité. Ces résultats encouragent, sans faire du Cercle une solution miracle.



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