Faire son deuil : traverser la perte sans chercher à la réparer

Julien Gabrelle

10 minutes

un homme assis en deuil

On parle souvent du deuil comme d'un escalier. Le déni, la colère, le marchandage, et tout en haut, une marche qui s'appellerait l'acceptation. On dit aussi qu'il faut « faire son deuil », comme on remplit une tâche, avant de pouvoir tourner la page. C'est rassurant, ces images. Elles laissent croire qu'il y a un chemin balisé, une sortie. La réalité est moins ordonnée. On croit avoir avancé, et un matin, une chanson dans un magasin, une date sur le calendrier, une odeur, et l'on est ramené au premier jour. Ce n'est pas rechuter. C'est ainsi que le deuil avance, par vagues, par retours, jamais en ligne droite.

Et ce n'est pas qu'une impression. Quand on est allé regarder pour de vrai, en suivant des personnes endeuillées dans la durée plutôt qu'en théorisant, on a trouvé qu'une petite minorité seulement traverse ces fameuses étapes dans l'ordre annoncé. La plupart des gens font autrement. Le célèbre escalier n'a jamais été une loi ; c'était une description, devenue une prescription, puis une façon de faire sentir aux endeuillés qu'ils s'y prenaient mal. Je préfère partir de ce que je vois : chacun son chemin, et aucun ne ressemble tout à fait à un autre.

Et « faire son deuil » ne veut pas dire oublier, ni se détacher, ni refermer le livre. C'est presque le contraire. Au bout du chemin, il ne s'agit pas d'avoir effacé celui qu'on a perdu, mais d'avoir trouvé une autre façon de le garder.

Ni réparer, ni presser

Quand quelqu'un vient me voir en plein deuil, je ne cherche pas à le réparer. Il n'y a rien à réparer. La douleur d'avoir perdu un être aimé n'est pas une panne, c'est la trace de ce qu'il valait. Vouloir l'éteindre au plus vite, c'est ajouter à la peine le poids de devoir déjà aller mieux. On ne raccourcit pas un deuil, on ne le presse pas. Mon rôle n'est pas d'abréger la traversée, mais de faire en sorte qu'elle ne se fasse pas seul.

En séance, cela veut souvent dire faire de la place. À la colère, qui surprend tant de gens et qu'on n'ose pas s'avouer, contre la maladie, contre celui qui est parti, contre soi. À la culpabilité, aux « j'aurais dû », aux « si seulement ». Aux jours sans larmes aussi, où l'on rit, et au remords que ce rire fait lever. Rien de tout cela n'est à corriger. Tout cela demande seulement à être dit quelque part, devant quelqu'un qui ne s'en effraie pas.

Le lien ne se rompt pas, il change de forme

Ce qui me guide, c'est une chose que je vois se vérifier auprès de ceux que j'accompagne : un deuil ne consiste pas à couper le lien avec celui qu'on a perdu, mais à le laisser devenir autre. La présence, la voix, les gestes, tout cela n'est plus. Mais une relation intérieure, elle, peut se reconstruire, lentement, et celle-là ne s'éteint pas. Le disparu trouve en nous une place qui demeure, autrement.

Je ne suis pas le seul à le voir ainsi, et cela me rassure de le savoir. Le psychiatre Christophe Fauré, qui a beaucoup accompagné et écrit sur le deuil, décrit lui aussi ce moment où un lien intérieur se renoue avec celui qui est parti, et vient remplacer peu à peu la relation extérieure qui n'est plus possible. Nos chemins ne sont pas les mêmes, il parle de phases, moi je me méfie des découpages. Mais lui-même dit que ces phases se chevauchent, se mélangent, ne se commandent pas dans l'ordre. Autrement dit, même quand on décrit un déroulement, l'essentiel n'est pas le programme, c'est ce qui se transforme en profondeur. Et sur ce point, ce qu'il nomme et ce que j'observe se rejoignent.

Je sais qu'on a longtemps décrit le deuil autrement. On a parlé d'un travail de détachement, de désengagement, comme s'il fallait défaire un à un les liens qui nous attachaient à l'autre pour être enfin libre d'aimer ailleurs. Cette idée ne correspond pas à ce que j'observe. Je ne vois personne se « désengager » de quelqu'un qu'il a profondément aimé. Je vois des gens apprendre à porter cette présence autrement, à lui trouver une place qui ne prend pas toute la place. Le but n'est pas de se détacher. Il est de ne plus être déchiré.

C'est pourquoi je ne demande jamais à personne de « lâcher » ou de « passer à autre chose ». Parler de l'absent, garder un objet, refaire un geste qu'il aimait, marquer une date, ce ne sont pas des attachements maladifs à dépasser. Ce sont les fils du lien qui se retisse. Mon travail est d'aider à retrouver, peu à peu, une vie où l'absence a sa place sans tout recouvrir, où le manque reste mais où la douleur, elle, s'adoucit.

Le lien demeure, et le manque aussi

Je parle de cela aussi par expérience. J'ai perdu des êtres chers, et j'ai appris quelque chose que je redis souvent. Quand la tristesse remonte, quand le manque revient, il arrive qu'on s'entende dire : « tu n'as pas fait ton deuil. » Cette phrase ne me parle pas. Porter quelqu'un en soi, l'aimer encore, au présent, n'empêche pas que sa voix, son rire, son regard, le grain de sa présence puissent manquer terriblement. Le lien qui demeure n'efface pas l'absence. Les deux tiennent ensemble.

Il y a en nous comme une pièce où vivent ceux qui sont partis, et où l'on sent leur absence. C'est le vivant en nous qui les pleure. L'absence a parfois besoin qu'on la pleure, encore, et encore. Et peu à peu, sans qu'on y force rien, les larmes se font plus douces, moins déchirantes. Pleurer quelqu'un longtemps, ce n'est pas rester bloqué. C'est lui garder, en soi, sa place. Et garder cette place vivante, ce n'est pas se complaire dans la peine, c'est continuer d'honorer ce que ces personnes ont été.

Est-ce normal de rire puis s'effondrer ? Pleurer un jour, tenir debout le lendemain

Une chose déroute beaucoup de gens, et je veux la nommer, parce que la comprendre soulage. On peut passer une matinée effondré, submergé, incapable de faire quoi que ce soit, et l'après-midi même repartir travailler, rire à une blague, s'occuper des enfants, presque normalement. Et là, souvent, la culpabilité arrive : comment ai-je pu rire alors que je le pleurais ce matin ? Ou l'inquiétude de l'entourage : elle a l'air d'aller mieux, puis elle s'effondre, on ne comprend plus rien.

Il n'y a rien d'anormal là-dedans. C'est même ainsi que ça se traverse. On oscille, sans arrêt, entre deux mouvements. Un mouvement tourné vers la perte, où l'on pleure, où l'on se souvient, où l'on laisse le chagrin monter. Et un mouvement tourné vers la vie qui continue malgré tout, les factures, le travail, les gestes du quotidien, parfois même la joie. Ces deux mouvements ne se contredisent pas. On a besoin des deux. Se plonger tout le temps dans la douleur épuiserait ; la fuir tout le temps empêcherait le deuil de se faire. Ce balancement n'est pas de l'incohérence, c'est le travail lui-même.

Certains deuils sont plus lourds que d'autres

Il faut le dire, parce qu'on l'entend trop peu : tous les deuils ne se ressemblent pas, et certains demandent davantage. Davantage de temps, davantage de soutien, parfois un accompagnement d'une autre nature. Se reconnaître dans l'un d'eux, ce n'est pas être plus fragile que les autres. C'est avoir perdu dans des conditions qui rendent la traversée plus rude.

Il y a la mort d'un enfant, qui va à contre-courant de tout, contre l'ordre des choses, contre l'avenir qu'on avait imaginé, et devant laquelle les mots ordinaires ne suffisent plus. Il y a le suicide d'un proche, où la douleur se double presque toujours d'une culpabilité dévorante et de questions sans réponse, un « pourquoi » qui tourne sans fin et qu'on prend parfois sur soi faute de pouvoir le poser ailleurs. Il y a les deuils dont on parle peu, ceux qu'on n'ose pas dire : la perte d'un bébé avant ou juste après la naissance, ces deuils périnataux qu'on vit souvent dans une immense solitude, comme s'ils comptaient moins. Il y a le deuil d'un proche avec qui la relation était abîmée, violente parfois, où l'on pleure à la fois la personne et ce qu'on n'aura jamais eu d'elle, et où il faut d'abord s'occuper de la blessure avant de pouvoir s'occuper du manque.

Et puis il y a des pertes qu'on ne s'autorise pas à nommer un deuil, alors qu'elles en sont un. Perdre un animal qui a partagé des années de sa vie peut ouvrir un chagrin aussi vif que pour une personne, et beaucoup le traversent en s'excusant presque, parce qu'on leur fait sentir que ça ne compte pas. Ça compte. Le deuil ne se mesure pas à ce que les autres jugent légitime, mais à ce qu'on a réellement perdu.

Je ne dis pas cela pour classer les douleurs, il n'y a pas de barème. Je le dis pour que celui qui traverse l'un de ces deuils-là sache que sa peine a une raison d'être si lourde, et qu'il n'a pas à la porter seul.

Le poids de ce qui reste autour

Une chose fait une grande différence dans la façon dont un deuil se traverse : qui reste autour. Quand la personne perdue était aussi celle qui nous soutenait, celle sur qui tout reposait, un mari, une mère, un ami de toujours, sa disparition n'enlève pas seulement une présence aimée, elle retire le socle sur lequel on s'appuyait pour tenir. On pleure l'autre, et en même temps le sol se dérobe. C'est un double effondrement, et il demande une reconstruction qui prend du temps.

L'inverse compte tout autant. Être entouré, avoir des proches qui ne fuient pas la peine, des gens à qui parler, une famille, des amis, parfois un groupe de personnes qui traversent la même chose, allège vraiment le poids. La solitude, elle, aggrave tout. C'est pourquoi je redis souvent qu'un deuil ne se traverse pas bien tout seul, non par faiblesse, mais parce que nous sommes ainsi faits : le lien nous répare des blessures du lien.

Partir de l'expérience, respecter le chemin

Une chose à laquelle je tiens : je pars de ce que vit la personne, pas de mes idées sur ce qu'il faudrait croire ou ressentir. On ne traverse pas un deuil de la même façon selon qui l'on est, selon ce qu'on a perdu, selon ce en quoi l'on croit. Certains sont portés par une foi, le sentiment d'une présence qui reste. D'autres n'ont rien de tout cela. Ce n'est pas à moi de dire qui a raison.

Si quelqu'un sent l'absent près de lui, lui parle, espère le retrouver un jour, ou si au contraire il n'éprouve rien de tel, je n'ai ni à valider ni à corriger. Mon travail est d'accueillir ce que cela fait pour lui, dans son monde à lui. La seule chose à laquelle je reste attentif, c'est que ce qui le soutient l'aide vraiment à vivre, et ne l'enferme pas dans une douleur qui ne passe plus. Pour le reste, le chemin lui appartient.

On a proposé de découper le deuil en tâches à accomplir : accepter la réalité de la perte, laisser venir la douleur, s'adapter à une vie sans l'autre, retrouver une place au disparu. Comme repères, ces idées ne sont pas fausses, et elles ont aidé bien des accompagnants. Mais le mot « tâche » me gêne, et je préfère m'en écarter. Une tâche, on la coche, on l'accomplit, on passe à la suivante. Le deuil ne fonctionne pas comme ça. Ce ne sont pas des cases à valider dans le bon ordre, ce sont des mouvements qui adviennent, qui reviennent, qui se chevauchent, chacun à son rythme. Je ne demande à personne de « faire ses tâches ». J'accompagne ce qui cherche à se vivre, quand ça se présente, comme ça se présente.

Quand le deuil a besoin d'un autre soutien

Il faut le dire clairement. Le chagrin, même profond, même long, n'est pas une maladie. Mais il arrive qu'un deuil se bloque, ou qu'une vraie dépression s'installe, et là, un autre soutien devient nécessaire. Quand la douleur ne connaît aucune accalmie après de longs mois, quand plus rien n'a de goût durablement, quand le sommeil et l'appétit s'effondrent, quand viennent des idées noires, en parler à un médecin n'est pas une faiblesse. Je ne me substitue pas à lui. Je sais aussi reconnaître quand une souffrance demande plus que ma présence, et vers qui orienter.

Une invitation, si vous traversez cela

Voici une chose simple, à prendre seulement si elle vous parle. Plutôt que de vous demander d'aller mieux ou de faire « ce qu'il faut », vous pouvez essayer, par moments, d'accueillir ce qui vient sans le chasser. Si la tristesse monte, lui laisser une place. Si un souvenir surgit, ne pas le repousser. Si l'envie vous prend de parler à l'absent, de regarder une photo, de garder un peu de lui auprès de vous, vous le pouvez. Il n'y a pas de bonne manière de vivre un deuil, il y a la vôtre. Et si, un jour, la douleur devient trop lourde à porter seul, chercher une présence, un proche, une aide, ce n'est pas renoncer, c'est seulement ne pas rester seul.

Questions fréquentes sur le deuil

Combien de temps dure un deuil ?

Il n'y a pas de durée juste. Le deuil n'avance pas en ligne droite mais par vagues et par retours : on croit avoir avancé, et une chanson, une date, une odeur nous ramènent au premier jour. Ce n'est pas rechuter, c'est la forme même du deuil. Certains deuils, plus lourds, demandent davantage de temps. La douleur ne disparaît pas sur commande ; avec le temps, sans qu'on force rien, les larmes se font souvent plus douces.

Les étapes du deuil existent-elles vraiment ?

Le fameux modèle en étapes (déni, colère, marchandage, dépression, acceptation) n'a jamais été une loi : quand on a suivi de vraies personnes endeuillées, une petite minorité seulement traverse ces étapes dans l'ordre annoncé. Même les auteurs qui décrivent des phases, comme le psychiatre Christophe Fauré, insistent sur le fait qu'elles se chevauchent et ne se commandent pas. Mieux vaut partir de son propre chemin que d'un escalier imposé.

« Faire son deuil », est-ce oublier la personne ?

Non, c'est presque le contraire. Faire son deuil ne veut dire ni oublier, ni se détacher, ni tourner la page. Au bout du chemin, il ne s'agit pas d'avoir effacé celui qu'on a perdu, mais d'avoir trouvé une autre façon de le garder : le lien ne se rompt pas, il change de forme, et un lien intérieur se renoue avec l'absent.

Est-il normal de ressentir de la colère ou de la culpabilité ?

Oui. La colère, contre la maladie, contre celui qui est parti, contre soi, surprend beaucoup de gens et se dit difficilement. La culpabilité, les « j'aurais dû », les « si seulement », le remords des jours où l'on rit à nouveau : rien de tout cela n'est à corriger. Ces mouvements demandent seulement à être dits devant quelqu'un qui ne s'en effraie pas.

Quand faut-il se faire accompagner pour un deuil ?

Le chagrin, même profond et long, n'est pas une maladie. Mais un deuil peut se bloquer, ou une dépression s'installer. Quand la douleur ne connaît aucune accalmie après de longs mois, que plus rien n'a de goût durablement, que le sommeil et l'appétit s'effondrent, ou que viennent des idées noires, en parler à un médecin n'est pas une faiblesse. Les deuils les plus lourds (perte d'un enfant, suicide, deuil périnatal) et l'isolement justifient aussi de chercher un soutien.

Ressources. Si vous traversez un deuil et que la douleur devient trop lourde, vous n'êtes pas seul. Votre médecin traitant peut vous orienter, et des associations d'accompagnement du deuil existent partout en France. En cas de pensées suicidaires, le 3114 (numéro national de prévention du suicide) est joignable gratuitement, 24h/24 et 7j/7.



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