Faire son deuil : traverser la perte sans chercher à la réparer

Julien Gabrelle

5 minutes

un homme assis en deuil

On parle souvent du deuil comme d'un escalier. Le déni, la colère, le marchandage, et tout en haut, une marche qui s'appellerait l'acceptation. On dit aussi qu'il faut « faire son deuil », comme on remplit une tâche, avant de pouvoir tourner la page. C'est rassurant, ces images. Elles laissent croire qu'il y a un chemin balisé, une sortie. La réalité est moins ordonnée. On croit avoir avancé, et un matin, une chanson dans un magasin, une date sur le calendrier, une odeur, et l'on est ramené au premier jour. Ce n'est pas rechuter. C'est ainsi que le deuil avance, par vagues, par retours, jamais en ligne droite.

Et « faire son deuil » ne veut pas dire oublier, ni se détacher, ni refermer le livre. C'est presque le contraire. Au bout du chemin, il ne s'agit pas d'avoir effacé celui qu'on a perdu, mais d'avoir trouvé une autre façon de le garder.

Ni réparer, ni presser : accompagner sans abréger

Quand quelqu'un vient me voir en plein deuil, je ne cherche pas à le réparer. Il n'y a rien à réparer. La douleur d'avoir perdu un être aimé n'est pas une panne, c'est la trace de ce qu'il valait. Vouloir l'éteindre au plus vite, c'est ajouter à la peine le poids de devoir déjà aller mieux. On ne raccourcit pas un deuil, on ne le presse pas. Mon rôle n'est pas d'abréger la traversée, mais de faire en sorte qu'elle ne se fasse pas seul.

En séance, cela veut souvent dire faire de la place. À la colère, qui surprend tant de gens et qu'on n'ose pas s'avouer, contre la maladie, contre celui qui est parti, contre soi. À la culpabilité, aux « j'aurais dû », aux « si seulement ». Aux jours sans larmes aussi, où l'on rit, et au remords que ce rire fait lever. Rien de tout cela n'est à corriger. Tout cela demande seulement à être dit quelque part, devant quelqu'un qui ne s'en effraie pas.

Le lien ne se rompt pas, il change de forme

Ce qui me guide, c'est une chose que je vois se vérifier auprès de ceux que j'accompagne : un deuil ne consiste pas à couper le lien avec celui qu'on a perdu, mais à le laisser devenir autre. La présence, la voix, les gestes, tout cela n'est plus. Mais une relation intérieure, elle, peut se reconstruire, lentement, et celle-là ne s'éteint pas. Le disparu trouve en nous une place qui demeure, autrement.

C'est pourquoi je ne demande jamais à personne de « lâcher » ou de « passer à autre chose ». Parler de l'absent, garder un objet, refaire un geste qu'il aimait, marquer une date, ce ne sont pas des attachements maladifs à dépasser. Ce sont les fils du lien qui se retisse. Mon travail est d'aider à retrouver, peu à peu, une vie où l'absence a sa place sans tout recouvrir, où le manque reste mais où la douleur, elle, s'adoucit.

Le lien demeure, et le manque aussi

Je parle de cela aussi par expérience. J'ai perdu des êtres chers, et j'ai appris quelque chose que je redis souvent. Quand la tristesse remonte, quand le manque revient, il arrive qu'on s'entende dire : « tu n'as pas fait ton deuil. » Cette phrase ne me parle pas. Porter quelqu'un en soi, l'aimer encore, au présent, n'empêche pas que sa voix, son rire, son regard, le grain de sa présence puissent manquer. Le lien qui demeure n'efface pas l'absence. Les deux tiennent ensemble.

Il y a en nous comme une pièce où vivent ceux qui sont partis, et où l'on sent leur absence. C'est le vivant en nous qui les pleure. L'absence a parfois besoin qu'on la pleure, encore, et encore. Et peu à peu, sans qu'on y force rien, les larmes se font plus douces, moins déchirantes. Pleurer quelqu'un longtemps, ce n'est pas rester bloqué. C'est lui garder, en soi, sa place. Et garder cette place vivante, ce n'est pas se complaire dans la peine, c'est continuer d'honorer ce que ces personnes ont été.

Partir de l'expérience, respecter le chemin de chacun

Une chose à laquelle je tiens : je pars de ce que vit la personne, pas de mes idées sur ce qu'il faudrait croire ou ressentir. On ne traverse pas un deuil de la même façon selon qui l'on est, selon ce qu'on a perdu, selon ce en quoi l'on croit. Certains sont portés par une foi, le sentiment d'une présence qui reste. D'autres n'ont rien de tout cela. Ce n'est pas à moi de dire qui a raison.

Si quelqu'un sent l'absent près de lui, lui parle, espère le retrouver un jour, ou si au contraire il n'éprouve rien de tel, je n'ai ni à valider ni à corriger. Mon travail est d'accueillir ce que cela fait pour lui, dans son monde à lui. La seule chose à laquelle je reste attentif, c'est que ce qui le soutient l'aide vraiment à vivre, et ne l'enferme pas dans une douleur qui ne passe plus. Pour le reste, le chemin lui appartient.

Quand le deuil a besoin d'un autre soutien

Il faut le dire clairement. Le chagrin, même profond, même long, n'est pas une maladie. Mais il arrive qu'un deuil se bloque, ou qu'une vraie dépression s'installe, et là, un autre soutien devient nécessaire. Quand la douleur ne connaît aucune accalmie après de longs mois, quand plus rien n'a de goût durablement, quand le sommeil et l'appétit s'effondrent, quand viennent des idées noires, en parler à un médecin n'est pas une faiblesse. Je ne me substitue pas à lui. Je sais aussi reconnaître quand une souffrance demande plus que ma présence, et vers qui orienter.

Une invitation, si vous traversez cela

Voici une chose simple, à prendre seulement si elle vous parle. Plutôt que de vous demander d'aller mieux ou de faire « ce qu'il faut », vous pouvez essayer, par moments, d'accueillir ce qui vient sans le chasser. Si la tristesse monte, lui laisser une place. Si un souvenir surgit, ne pas le repousser. Si l'envie vous prend de parler à l'absent, de regarder une photo, de garder un peu de lui auprès de vous, vous le pouvez. Il n'y a pas de bonne manière de vivre un deuil, il y a la vôtre. Et si, un jour, la douleur devient trop lourde à porter seul, chercher une présence, un proche, une aide, ce n'est pas renoncer, c'est seulement ne pas rester seul.

Questions fréquentes sur le deuil

Combien de temps dure un deuil ?

Il n'y a pas de durée juste. Le deuil n'avance pas en ligne droite mais par vagues et par retours : on croit avoir avancé, et une chanson, une date, une odeur nous ramènent au premier jour. Ce n'est pas rechuter, c'est la forme même du deuil. La douleur ne disparaît pas sur commande ; avec le temps, sans qu'on force rien, les larmes se font souvent plus douces.

« Faire son deuil », est-ce oublier la personne ?

Non, c'est presque le contraire. Faire son deuil ne veut dire ni oublier, ni se détacher, ni tourner la page. Au bout du chemin, il ne s'agit pas d'avoir effacé celui qu'on a perdu, mais d'avoir trouvé une autre façon de le garder : le lien ne se rompt pas, il change de forme.

Est-il normal de ressentir de la colère ou de la culpabilité ?

Oui. La colère — contre la maladie, contre celui qui est parti, contre soi — surprend beaucoup de gens et se dit difficilement. La culpabilité, les « j'aurais dû », les « si seulement », le remords des jours où l'on rit à nouveau : rien de tout cela n'est à corriger. Ces mouvements demandent seulement à être dits devant quelqu'un qui ne s'en effraie pas.

Quand faut-il consulter pour un deuil ?

Le chagrin, même profond et long, n'est pas une maladie. Mais un deuil peut se bloquer, ou une dépression s'installer. Quand la douleur ne connaît aucune accalmie après de longs mois, que plus rien n'a de goût durablement, que le sommeil et l'appétit s'effondrent, ou que viennent des idées noires, en parler à un médecin n'est pas une faiblesse.

Ressources. Si vous traversez un deuil et que la douleur devient trop lourde, vous n'êtes pas seul. Votre médecin traitant peut vous orienter. En cas de pensées suicidaires, le 3114 (numéro national de prévention du suicide) est joignable gratuitement, 24h/24 et 7j/7, en France.

Ces articles pourraient aussi vous intéressez