Le corps en thérapie : marcher, respirer, sentir au-delà des mots
Julien Gabrelle
5 minutes

Il y a une idée répandue, séduisante, et un peu fausse : le corps serait une porte d'entrée plus directe que la parole, un raccourci vers les émotions, un langage qui ne mentirait jamais. J'ai longtemps pu le croire, et le dire. Aujourd'hui, je le formulerais autrement. Le corps n'est pas un raccourci. Il n'est pas plus vrai que les mots, ni plus profond. Il est un autre langage de la même personne, qui parle en même temps qu'elle, parfois avant elle, mais jamais à sa place.
Et pourtant, il parle souvent le premier. Une épaule qui se soulève, une respiration qui change, des mains qui se crispent sur les genoux, un ventre qui se noue à l'évocation d'un mot. Avant que la personne ait formulé quoi que ce soit, son corps a déjà répondu. Ce n'est pas une théorie, c'est ce que j'observe depuis vingt ans. Dans ma pratique, je ne sépare pas le corps et la parole comme deux territoires distincts. Quelqu'un qui se tient voûté, qui retient son souffle, qui croise les bras en disant qu'il va bien, ne me cache pas une vérité corporelle derrière ses mots : il se donne tout entier, dans ses mots et dans sa posture à la fois. Mon travail n'est pas d'aller débusquer ce que le corps trahirait, mais d'accueillir ces deux langages ensemble, sans en privilégier un.
Le corps n'est pas un outil, c'est une présence
Je veux défaire un malentendu fréquent. Travailler avec le corps en thérapie ne signifie pas le manipuler, le mobiliser, le faire passer par des exercices. Ce n'est pas une technique qu'on applique à un corps comme on répare un mécanisme. C'est une attention. Une façon d'inclure ce que le corps exprime dans ce qui se passe entre nous, au même titre que les mots, les silences, les images qui viennent.
La Gestalt pose cela clairement : il n'y a pas d'un côté le corps et de l'autre l'esprit. Il y a une personne, une et entière, dont le processus corporel est inséparable du processus psychique. Ce que quelqu'un vit intérieurement se donne à voir dans la façon dont il tient sa posture, dont il respire, dont il occupe ou non l'espace. Ignorer cela en séance, c'est travailler avec la moitié de ce qui est là.
Un corps façonné par l'histoire : l'apport de James Kepner
James Kepner, psychothérapeute gestaltiste dont les travaux sur le corps en thérapie m'ont nourri, nomme cela avec précision. Il parle d'une structure du corps façonnée par l'adaptation : la façon dont notre corps s'est construit à partir de nos ajustements à notre histoire, aux expériences vécues, aux relations traversées. Ce n'est pas le corps biologique que nous partageons tous. C'est le corps singulier, modelé par ce qu'on a vécu, et qui en porte les traces dans sa posture, ses tensions, ses manières de s'ouvrir ou de se fermer.
Kepner décrit aussi ce qu'il appelle la désappropriation. Ce processus par lequel une personne se coupe progressivement de certaines zones de son expérience corporelle, souvent comme un ajustement créateur à une situation difficile, au point d'en venir à traiter son corps comme un « cela » plutôt que comme un « moi ». À force, elle perd le contact avec des parties d'elle-même. Le travail thérapeutique consiste en partie à défaire ces désappropriations, doucement, pour que la personne puisse se réhabiter. Kepner nomme ce chemin la réappropriation : retrouver le contact avec ce qu'on avait mis à distance.
Ce qui se passe quand on ralentit vers le corps
Le mouvement habituel en thérapie va vers les mots, vers l'élaboration, vers la compréhension. C'est précieux. Mais il arrive un moment où les mots tournent en rond, où la compréhension intellectuelle est là et pourtant rien ne bouge vraiment. C'est souvent le signe que quelque chose cherche à se dire autrement, par un autre canal.
Quand je sens ce moment-là, je ralentis. Je pose une question différente : qu'est-ce qui se passe dans votre corps, là, maintenant, pendant que vous me dites ça ? La question déplace l'attention. Elle invite à descendre d'un cran, de la tête vers le ressenti. Ce n'est pas toujours facile. Beaucoup de personnes ont appris à se couper de leurs sensations, à ne plus les entendre, parfois depuis très longtemps. Revenir au corps demande de la douceur et de la patience.
Ce qui émerge alors est souvent surprenant. Une tension dans la gorge, une chaleur dans le ventre, un poids sur les épaules. Et avec cette sensation, parfois, quelque chose qui n'avait pas encore de mots. Ce n'est pas magique. C'est simplement que le corps garde trace de ce que l'esprit a mis de côté, et qu'il attend une occasion de le dire. Quand je perçois quelque chose qui se bloque, une respiration qui se suspend, une épaule qui se tend, un geste qui s'interrompt, je le nomme, doucement. Et souvent, j'invite la personne à le sentir de l'intérieur. Parfois même à l'exagérer un peu, à laisser le geste retenu se déployer, pour voir ce qu'il avait à dire. Je n'ai pas de protocole pour cela, et je n'en cherche pas. Chaque corps est différent, chaque moment appelle une réponse qui lui est propre.
Marcher avec les personnes que j'accompagne
L'une des formes que prend ce travail, c'est la marche. J'ai la chance d'exercer entouré de nature, et il m'arrive de sortir marcher avec les personnes que j'accompagne, et de parler avec elles en marchant. Cela change beaucoup de choses. Marcher côte à côte, plutôt que de se faire face, dénoue quelque chose. Le regard n'est plus posé sur l'autre, il se pose sur le chemin, sur le paysage, et la parole circule autrement, souvent plus librement.
Le mouvement, aussi, fait son travail. Quand le corps se met en marche, quelque chose se débloque qui restait figé dans l'assise et le face à face. Le pas donne un rythme, le souffle s'ouvre, et les mots qui ne venaient pas trouvent parfois leur chemin. Il y a aussi la place du silence : marcher ensemble sans parler, dans le seul mouvement des corps, n'est pas un vide gênant, c'est un espace où les choses peuvent émerger d'elles-mêmes, sans être forcées. Parfois, au cours d'une marche, je propose un temps plus recueilli. Simplement poser la conscience sur le souffle, et sur les pas. Sentir l'air qui entre et sort, le contact des pieds avec le sol, l'un après l'autre. Rien de plus. Et comme pour toute attention au corps, je reste attentif : si cela réveille de l'inconfort, on s'arrête, on reprend la marche ordinaire. Le corps ne se commande pas, il s'écoute.
Apaiser avant de comprendre
Il y a des moments où le corps est tellement chargé que la parole ne peut pas circuler. Une angoisse qui serre, une sidération qui fige, une émotion qui déborde avant même qu'on puisse la nommer. Dans ces moments, chercher à comprendre tout de suite est contreproductif. Le système est en alerte, et on ne réfléchit pas bien sous une alarme.
J'utilise alors des approches qui passent par le corps pour abaisser cette charge, des techniques de libération émotionnelle qui mobilisent le corps physiquement pour interrompre la boucle de détresse. Ce ne sont pas des méthodes que j'applique comme un protocole. Ce sont des appuis que je propose quand je sens que c'est ce dont la personne a besoin à ce moment précis, pour que quelque chose puisse ensuite se poser et se penser. Et comme le souligne Kepner, la personne reste libre de dire non et d'interrompre le travail à n'importe quel moment. Ce rappel n'est pas une formalité : c'est la condition même pour que le corps puisse s'ouvrir plutôt que se défendre.
Le toucher en thérapie : rare, et toujours demandé
Il arrive, plus rarement, que le travail passe par le toucher. Une main posée dans le dos quand l'émotion monte et que le corps la retient, par exemple. Je veux être clair sur la manière dont cela se fait, car ce n'est jamais anodin. Le toucher ne s'impose pas. Il est toujours précédé d'une demande, d'un accord explicite, et la personne reste libre de le refuser à tout instant, sans avoir à se justifier. Il n'est pas une technique que j'applique, mais un geste qui, parfois, au bon moment, soutient ce qui est en train de se vivre. Quand cela arrive, ce n'est pas un corps que je touche comme on touche un objet, c'est une personne que j'accompagne. Mais cela ne vaut que dans le respect absolu des limites de chacun, et dans la sécurité d'une relation déjà installée.
Le corps du thérapeute, lui aussi présent
Une dernière chose, car elle est au cœur de ma façon de travailler. Dans tout cela, je ne suis pas un observateur extérieur qui décode le corps de l'autre. Mon propre corps est engagé dans la rencontre. Je sens, dans ma respiration, dans mes tensions, ce que la situation crée entre nous, et cela m'informe sur ce que la personne traverse. Je m'appuie sur une pratique contemplative ancienne, une forme d'assise méditative que je tiens depuis plus de trente ans, et qui a formé quelque chose dans ma façon d'être présent : une capacité à rester stable dans ce qui bouge, à ne pas fuir ce qui est difficile, à laisser les choses arriver sans les forcer ni les éviter.
Il m'arrive de proposer quelque chose de proche aux personnes que j'accompagne, dans une forme totalement laïque, dépouillée de tout cadre religieux ou spirituel. Non pas comme une pratique à acquérir, mais comme une invitation à s'arrêter quelques instants, à poser l'attention sur ce qui se passe dans le corps, là, maintenant, sans chercher à le changer. Sentir le poids, la respiration, la texture du moment. Beaucoup de personnes qui vivent dans leur tête, coupées de leurs sensations, y trouvent quelque chose d'inattendu : une forme de repos qui ne ressemble pas au sommeil, une présence à soi qui n'exige rien. C'est souvent un premier pas vers ce que Kepner appelle la réappropriation, retrouver le contact avec ce qu'on avait mis à distance.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'une thérapie qui passe par le corps ?
C'est une approche qui n'oppose pas le corps et la parole, mais les accueille ensemble. La posture, le souffle, les tensions, les gestes retenus sont écoutés au même titre que les mots, non pour y débusquer une vérité cachée, mais parce qu'ils sont un autre langage de la même personne. En Gestalt, il n'y a pas d'un côté le corps et de l'autre l'esprit, mais une personne entière dont le processus corporel est inséparable du processus psychique.
Le corps dit-il toujours la vérité ?
C'est une idée séduisante mais trompeuse. Le corps n'est pas plus vrai ni plus profond que les mots, et ne ment pas moins. Il n'est pas un raccourci vers les émotions. Il est un langage qui parle en même temps que la personne, parfois avant elle, mais jamais à sa place. Le travail consiste à l'écouter avec la parole, pas contre elle.
Pourquoi marcher pendant une séance de thérapie ?
Marcher côte à côte plutôt que de se faire face dénoue quelque chose : le regard se pose sur le chemin, et la parole circule plus librement. Le mouvement débloque ce qui restait figé dans l'assise, le pas donne un rythme, le souffle s'ouvre. Le silence partagé en marchant devient lui aussi un espace où les choses émergent d'elles-mêmes.
Peut-on se couper de son propre corps ?
Oui. Le psychothérapeute gestaltiste James Kepner nomme ce processus la désappropriation : par adaptation à une situation difficile, on se coupe peu à peu de certaines zones de son expérience corporelle, jusqu'à traiter son corps comme un objet plutôt que comme une part de soi. Le travail thérapeutique aide à défaire doucement cette coupure, pour se réhabiter, ce que Kepner appelle la réappropriation.
Le thérapeute peut-il toucher son patient ?
Le toucher reste rare et n'a rien d'anodin. Quand il a lieu, une main posée dans le dos par exemple, il est toujours précédé d'une demande et d'un accord explicite, et la personne peut le refuser à tout instant sans se justifier. Il ne vaut que dans le respect absolu des limites de chacun et dans la sécurité d'une relation déjà installée. Ce n'est jamais une technique appliquée, mais un geste qui soutient ce qui se vit.


