Colère, agressivité, violence : lâcher l'histoire, garder l'élan
Julien Gabrelle
10 minutes

Quand la colère monte, il se passe presque toujours la même chose. Une histoire commence à se fabriquer. Un dialogue intérieur, des répliques qu'on aurait dû dire, des élans de revanche, des scénarios. Et cette histoire s'auto-alimente : chaque pensée relance la suivante, chaque réplique imaginaire remet du bois sur le feu. J'en suis venu à le voir ainsi, chez moi comme chez les personnes que j'accompagne : à un certain point, ce n'est plus la colère qui produit l'histoire, c'est l'histoire qui produit la colère, à l'infini.
Il y a pourtant un autre rapport possible à la colère. On peut voir qu'on est pris dans l'histoire, et la lâcher. Revenir au souffle. Puis à la sensation brute, sans mots, sans se raconter : la chaleur, la pression, ce qui serre ou ce qui pousse. Se laisser être et respirer dans cette énergie, sans chercher à se détendre ni à se couper de quoi que ce soit. Et l'énergie traverse.
C'est là que quelque chose d'intéressant se produit, et c'est tout le propos de ce texte. Une fois l'histoire tombée et l'énergie passée, il ne reste pas rien. Il reste un élan. Clair, net, dépouillé de sa charge de rumination. Un non qu'on peut enfin poser, une limite, un pas vers ce qui compte. Cet élan-là, ce n'est plus la colère. C'est ce que j'appelle l'agressivité, au sens le plus ancien du mot, et c'est une force de vie. On confond presque toujours les deux, et c'est de cette confusion que viennent beaucoup de dégâts : des colères qui tournent à vide faute de trouver leur élan, et des élans qu'on n'ose pas parce qu'on les prend pour de la colère. Le zazen,m'a appris à traverser la colère sans la nourrir. La Gestalt m'a appris à reconnaître, dessous, cette force qui veut aller vers le monde. Ce texte est ma manière de faire tenir les deux ensemble.
Ce qui reste quand l'histoire tombe
Dans la colère, il y a deux choses mêlées : une énergie et une histoire. L'énergie, c'est quelque chose de vivant qui dit : ceci me touche, ceci ne va pas. L'histoire, c'est ce que le mental construit par-dessus, et c'est elle qui empoisonne. Quand l'histoire est lâchée et que l'énergie a pu traverser, il reste souvent quelque chose de très simple. Une clarté. Un non, net, sans haine. Une limite qu'on peut poser sans avoir besoin d'écraser l'autre.
Trois mots à ne pas confondre : colère, agressivité, violence
On emploie souvent ces trois mots l'un pour l'autre, et c'est de là que vient la confusion. Il faut les séparer nettement, parce qu'ils ne désignent pas la même chose.
La colère est une émotion. Elle surgit, elle chauffe, elle arrive presque toujours avec son histoire. C'est une vague : elle monte, elle passe.
L'agressivité est tout autre chose. Ce n'est pas une émotion, c'est un élan, un mouvement. Le mot fait peur, parce qu'enfant beaucoup d'entre nous ont entendu qu'il ne fallait pas se fâcher, pas élever la voix, pas faire d'histoires. Pourtant il vient du latin adgredior : marcher vers. Avant d'être une attaque, c'est un pas vers le monde. C'est la force qui permet d'aller vers, de prendre, de refuser, de ne pas se laisser envahir, de poser un non. À la racine, l'agressivité est saine. C'est une force de vie.
La violence, enfin, n'est pas une agressivité plus forte. C'est autre chose : c'est ce qui arrive quand l'élan ne transforme plus rien et se met à détruire. Là où l'agressivité garde le lien, la violence le rompt. L'image d'une pomme, plus bas, aide à les distinguer mieux que n'importe quelle définition.
Voir les choses ainsi change tout. On peut être en colère sans aucune agressivité : la colère tourne alors en rumination, en ressentiment, ou bien elle déborde en violence, faute d'avoir trouvé l'élan juste. Et on peut être pleinement dans son agressivité sans colère du tout : un non posé calmement, une parole ferme, une autorité tranquille. La colère est la vague qui passe. L'agressivité est ce qui reste quand la vague est passée et qu'on sait enfin ce qu'on a à dire, et comment le dire sans détruire.
Et quand on a appris très tôt à ravaler ce pas vers, l'élan ne s'éteint pas pour autant. Il cherche une autre sortie : on se fait tout petit, on dit oui à tout, ou bien un jour ça part d'un coup, sans mesure, bien plus fort que la situation ne le demandait. L'agressivité empêchée ne disparaît pas, elle se retourne contre soi ou finit par basculer dans la violence.
Croquer la pomme, ou l'éclater au marteau
Pour dire la différence entre l'agressivité, qui nourrit, et la violence, qui détruit, l'image d'une pomme est éclairante.
L'agressivité, c'est prendre la pomme, la croquer, la mâcher, la défaire dans la bouche, l'avaler, la digérer. Garder ce qui nourrit, évacuer ce qui n'est pas bon. Il y a de la force là-dedans, il faut mordre. Mais tout ce mouvement reste un mouvement de contact. On transforme ce qu'on reçoit, on le fait sien, et l'autre ne disparaît pas du champ. Le lien avec lui reste possible, on ne le perd pas de vue.
La violence, c'est la même pomme, mais à un moment on prend un marteau et on l'éclate. Là, il n'y a plus rien à en faire. Rien à mâcher, rien à digérer, rien à garder. Il n'y a que de la destruction, et plus aucun lien possible. Tout est détruit, y compris ce qui aurait pu nourrir. Ce n'est plus un mouvement vers l'autre, c'est un mouvement qui le supprime.
Cela ne veut pas dire que la force de destruction n'a jamais sa place. Quand quelqu'un vous agresse physiquement et veut vous détruire, et qu'on ne peut pas fuir, alors détruire pour ne pas l'être reste du côté de la vie. Ce n'est pas la violence gratuite du marteau, c'est l'agressivité qui va jusqu'au bout de sa puissance parce que la survie l'exige. La vie qui se défend n'est pas la violence qui ravage. L'une protège le vivant, l'autre le détruit.
Ni retenir, ni jeter : ce que fait l'assise
Revenir au souffle quand la colère monte, certains gestaltistes pourraient y voir une rétroflexion, ce mécanisme par lequel on retourne contre soi l'énergie qui devrait aller vers l'extérieur. Ce n'en est pas une. Dans la rétroflexion, on retient, on serre, on se fait à soi-même ce qu'on n'ose pas faire à l'autre. Dans l'assise, rien n'est retenu et rien n'est jeté dehors. L'énergie circule entièrement, dans le corps. Ce qui s'arrête, c'est seulement l'histoire.
Thich Nhat Hanh, dans La colère, parle de prendre soin de sa colère comme d'un enfant qui pleure : on ne le fait pas taire, on ne le jette pas non plus dehors, on le prend dans ses bras et on reste là. Il se méfiait aussi de ce qu'on appelle la décharge, crier, taper dans un coussin pour évacuer. Pour lui, on ne fait alors que répéter la colère. Sur ce point, je ne le suis pas tout à fait, et je vais dire pourquoi.
Quand la colère est trop forte : décharger, puis remettre
Il y a des colères que le souffle seul ne suffit pas à traverser. Des colères très fortes, qui menacent de basculer dans la violence. Je ne suis pas contre leur expression cathartique : taper dans un coussin, écrire une lettre de colère qu'on n'enverra jamais, crier dans la voiture ou dans la forêt. Je me méfie d'un positivisme ou d'une non-violence qui voudraient exclure toute colère, nier qu'elle existe et qu'elle a sa force. Mais ces colères-là ne se déchargent jamais sur l'autre. Elles se déchargent ailleurs.
Et surtout, le travail ne s'arrête pas à la décharge. C'est là que je rejoins Thich Nhat Hanh par un autre chemin : décharger sans rien faire ensuite, c'est laisser la colère tourner. Une image le dit bien. C'est comme un panier rempli de linge sale : notre petite machine à laver humaine est incapable de recycler ça toute seule. Il ne s'agit pas de purifier quoi que ce soit, simplement de reconnaître qu'on ne peut pas tout transformer par soi seul.
Alors, une fois la charge déposée, vient un rituel, et je décris ici le mien, chacun pouvant trouver le sien. Détruire la lettre, détruire ce qu'on a écrit. Ouvrir les fenêtres, prendre une douche, poser un geste qui marque le passage. Et une phrase : je remets ça entre les mains de plus grand que moi. Dieu pour qui y croit, la nature, la vie, ce que chacun considère comme plus grand que soi. Je le remets pour mon plus grand bien et pour le plus grand bien de tous.
Ce qui se passe ensuite est l'essentiel. Une fois sorti de la vague de colère, on a toute la latitude pour dire là où l'on a été blessé, sans que la blessure parle à notre place. On peut parler avec fermeté, avec autorité, dans un dosage juste, sans être soi-même emporté ni abîmé. C'est à ce moment-là que l'agressivité, la vraie, le pas vers l'autre, peut faire son travail.
Avec Perls, et un peu à côté
Cette image de la pomme vient en partie de Fritz Perls. En 1942, dans Le Moi, la faim et l'agressivité, il prend ses distances avec Freud : l'agressivité n'est pas une pulsion de mort, c'est une force de vie. Et il la pense à partir des dents. Pour se nourrir, il faut mordre, mâcher, défaire ce qu'on prend. Ce qu'on avale tout rond reste en nous comme un corps étranger, une règle, une croyance, un « il faut » jamais goûté, ce que la Gestalt appelle un introject. Cela, je le garde entièrement.
Mais une partie de l'héritage de Perls, et de la Gestalt de ces années-là, a gardé une idée implicite que je ne partage pas : ce qui monte doit sortir, l'énergie retenue serait l'ennemie, l'expression serait la guérison. Perls lui-même pouvait être abrupt, confrontant, et sa fameuse « prière gestaltiste », je fais mon truc et tu fais le tien, porte un individualisme qui me parle de moins en moins. Des gestaltistes eux-mêmes, comme Frank-M. Staemmler, ont relevé que sa notion d'agressivité restait floue, et pensée surtout à l'intérieur de l'individu plutôt que dans la relation.
Décharger ne suffit pas. Mais retenir la colère ne vaut pas mieux. Il y a d'autres voies, et c'est d'abord le zazen qui les ouvre pour moi. Perls lui-même s'était rendu au Japon, dans un monastère zen. Il y a quelque chose de ce côté-là qu'il a entrevu. C'est ce chemin que ce texte essaie de prolonger.
Dans la pièce, avec l'autre
En séance, quand une personne est prise dans l'histoire de sa colère, je l’observe. Je l'invite parfois à laisser l'histoire de côté un moment, à revenir au corps, à ce qui est là, brut : la mâchoire, les mains, le souffle, la chaleur. Et à regarder, à partir de là, vers où va l'élan. Très souvent, derrière la colère, il y a une limite qui n'a pas été posée, un besoin qui n'a pas été entendu, un non qui attend depuis longtemps. C'est l'agressivité empêchée qui cherche enfin son chemin.
Cela vaut aussi pour le thérapeute. Je ne suis pas une présence neutre dans la pièce. Il m'arrive de devoir interrompre, rappeler l'heure, refuser une demande qui ferait sortir la séance de son cadre, dire ce que je vois alors que ça dérange. Tout cela demande, à moi aussi, un peu de cette force qui va vers l'autre.
Et il arrive qu'on soit traversé par la colère en séance. Parfois, elle est la sienne propre, et je fais alors ce que je fais sur le coussin : ne pas la jouer, ne pas la nier, la laisser traverser et regarder ce qu'elle dit de la relation. Mais parfois, cette colère n'est pas vraiment la mienne. Elle se dépose en moi depuis la personne que j'accompagne, qui ne peut pas encore la sentir ou la dire. C'est ce qu'on appelle l'identification projective.
Il est alors possible de l'exprimer, en en contenant la puissance. Pas pour déverser quoi que ce soit, mais pour la rendre visible, à une intensité qui peut être reçue. Ce qui se passe est souvent précieux : la personne peut s'appuyer sur cet élan, le reconnaître, et découvrir qu'il n'est rien d'autre que le sien.
La force tenue
Les arts martiaux et les sports de combat enseignent une dernière chose, et je l'ai éprouvée : face à une agression destructrice, on n'est pas obligé de répondre par la destruction. C'est justement parce qu'on maîtrise une manière de se battre qu'on n'a pas besoin de tout détruire. La première des défenses, c'est de dire non, de tourner les talons et de partir. La fuite n'est pas une lâcheté, c'est la défense la plus sûre. Et si on ne peut pas fuir, cette maîtrise permet de calibrer la réponse à ce qui est nécessaire pour arrêter l'agression, sans aller jusqu'à écraser l'autre. La force est là, entière, mais elle est tenue. C'est toute la différence entre l'agressivité et la violence : non pas la quantité de force, mais ce qu'on en fait, et si le lien, même tendu, reste possible.
Ce que je sens là, les neurosciences le disent à leur manière, et cela m'aide à le penser. Elles distinguent deux formes d'agression portées par des circuits différents dans le cerveau. L'une, défensive, se déclenche sous la menace : elle naît de la peur, mobilise le corps pour fuir, et, si la fuite est impossible, pour se battre afin de survivre. L'autre, prédatrice, est froide, sans peur, orientée vers une proie. Ce ne sont pas les mêmes mécanismes. J'en tire ceci, qui est ma lecture plus que leur conclusion : la force qui va, s'il le faut, jusqu'à tuer pour ne pas être tué n'appartient pas au registre de la destruction. Elle relève d'un système de préservation de la vie. Tuer pour survivre, ce n'est pas la même chose que détruire pour détruire. L'intention profonde n'est pas d'anéantir l'autre, elle est de protéger le vivant. C'est encore, à l'extrême, du côté de l'agressivité, pas de la violence.
La Gestalt enseigne que l'agressivité est une force de vie. Le zazen apprend à ne pas la confondre avec la colère, ni avec l'histoire qu'on se raconte. Entre les deux, il y a une manière de faire que je cherche encore, séance après séance, assise après assise : ne pas nourrir l'histoire, laisser passer l'énergie, décharger ailleurs quand c'est trop fort, remettre ce qu'on ne peut pas recycler seul, et dire ensuite, avec fermeté, ce qui doit être dit.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre la colère et l'agressivité ?
La colère est une émotion : elle surgit, elle chauffe, elle arrive avec son histoire, et elle passe comme une vague. L'agressivité, au sens du latin adgredior, « marcher vers », n'est pas une émotion mais un élan : la force qui permet d'aller vers, de prendre, de refuser, de poser une limite. On peut être en colère sans agressivité (la colère tourne alors en rumination), et dans son agressivité sans colère (un non calme, une parole ferme).
Agressivité et violence, est-ce la même chose ?
Non, et c'est la distinction la plus importante. L'agressivité est un élan de vie qui garde le lien : on mord dans l'existence, on prend, on refuse, mais l'autre reste dans le champ. La violence rompt le lien : elle ne transforme plus rien, elle détruit. L'image qui aide : croquer une pomme, c'est l'agressivité ; l'éclater au marteau, c'est la violence. Ce n'est pas une question de quantité de force, mais de ce qu'on en fait.
L'agressivité est-elle forcément mauvaise ?
Non, c'est l'inverse. En Gestalt, depuis Fritz Perls, l'agressivité est d'abord une force de vie, pas une pulsion de destruction. C'est elle qui permet de mordre dans l'existence, de prendre ce qui nourrit, de refuser ce qui ne convient pas, de dire non. Ce qu'on redoute sous le mot « agressivité », c'est en réalité la violence, qui est tout autre chose : la rupture du lien.
Faut-il exprimer sa colère ou la contenir ?
Ni l'un ni l'autre exclusivement. La retenir la retourne contre soi ; la décharger sans plus rien en faire ne fait que la répéter. Une autre voie existe : lâcher l'histoire qu'on se raconte, laisser l'énergie traverser le corps, et, quand la colère est trop forte, la décharger ailleurs que sur l'autre, puis revenir dire avec fermeté ce qui doit l'être. C'est là que l'agressivité, le pas vers l'autre, fait son travail.
Comment calmer une colère très forte ?
D'abord voir qu'on est pris dans une histoire qui alimente la colère, et la lâcher pour revenir au souffle et aux sensations brutes du corps. Quand cela ne suffit pas, une décharge ailleurs que sur la personne concernée peut aider (écrire une lettre qu'on n'envoie pas, bouger, crier au grand air), à condition de ne pas s'y arrêter et de revenir ensuite poser les mots justes. Chez une personne très angoissée, la marche en mouvement, les yeux ouverts, est souvent plus juste que l'immobilité.


