Dépendance affective : sortir de l’attente de l’autre

Julien Gabrelle

5 minutes

un homme regarde son telephone, il est dependant affectif

Il y a des journées entières qui s'organisent autour d'un message. On vérifie le téléphone en se levant, en sortant de la douche, au feu rouge. On relit la dernière phrase reçue pour y chercher un ton, une froideur, une preuve. On annule un dîner avec une amie au cas où l'autre se libérerait. Et quand il écrit enfin, tout se détend d'un coup, comme si on pouvait recommencer à respirer.

Ce n'est pas de la faiblesse, ni un excès d'amour. C'est une manière de vivre suspendu à quelqu'un. On l'appelle souvent dépendance affective. J'aimerais en parler ici depuis ma pratique de gestalt-thérapeute et de méditant, simplement, pour celles et ceux qui s'y reconnaissent.

Le besoin de l'autre n'est pas le problème

Nous sommes faits de liens. Aucun être humain ne se construit seul, et personne n'a à rougir d'avoir besoin d'être aimé, attendu, regardé. Je me méfie autant de la dépendance que de son contraire, cet idéal d'autonomie où l'on ne devrait plus rien attendre de personne. Celui qui n'a besoin de personne s'est souvent seulement blindé.

Le psychologue Stanton Peele, dès 1975, rapprochait certaines relations amoureuses d'une addiction. Mais il ne parlait pas de maladie. Pour lui, il s'agissait d'un attachement devenu excessif, d'une difficulté de vie que beaucoup traversent un jour, et dont beaucoup sortent. Il n'existe d'ailleurs aucun diagnostic officiel de « dépendance affective ». C'est une bonne nouvelle : personne n'est condamné à ce mot.

Ce qui fait souffrir, ce n'est donc pas d'avoir besoin de l'autre. C'est de ne plus savoir exister en dehors de lui.

Avaler l'autre tout rond

Il y a une image de Fritz Perls, l'un des fondateurs de la Gestalt, qui m'aide beaucoup à penser la dépendance. Perls parlait de la manière dont on se nourrit. Ce qu'on mâche, on le transforme, on garde ce qui nourrit et on laisse le reste. Ce qu'on avale tout rond reste en nous comme un corps étranger.

Dans un lien vivant, on mâche. On prend de l'autre ce qui fait du bien, on refuse ce qui ne convient pas, on reste deux. Dans la dépendance, on avale tout. Les humeurs de l'autre deviennent les nôtres. Ses silences nous ravagent. Ce qu'il dit de nous devient ce que nous sommes. On n'a plus de goût propre, plus de « non », parfois plus de « je ». Il suffit d'écouter : la phrase commence par « il », par « on », rarement par « je veux ».

Et parce qu'on ne mâche plus, on n'est jamais rassasié. Il en faut toujours plus : plus de messages, plus de preuves, plus de présence. Le manque revient à peine comblé.

Une vieille solution qui continue de servir

Je le dis souvent aux personnes que j'accompagne : cette façon de s'accrocher a d'abord été une intelligence. Les recherches sur l'attachement l'ont bien montré, les tout premiers liens laissent une empreinte durable sur notre manière d'aimer. Un enfant qui a dû gagner l'attention, deviner l'humeur d'un parent, se faire oublier pour ne pas déranger ou au contraire se faire remarquer pour exister, a trouvé la meilleure solution possible dans ce monde-là.

En Gestalt, on parle d'ajustement créateur. Le problème n'est pas la solution d'hier. C'est qu'elle continue de tourner toute seule, des années plus tard, dans des relations qui ne sont plus celles de l'enfance. Reconnaître cela, c'est cesser de se faire la guerre. On peut remercier cette vieille stratégie de nous avoir protégés, et commencer à voir qu'elle nous enferme aujourd'hui.

Ce qui se travaille en Gestalt

La Gestalt ne cherche pas d'abord à expliquer la dépendance. Elle regarde comment elle se vit, ici, maintenant, y compris dans la séance. Car la manière d'être avec l'autre se rejoue presque toujours avec le thérapeute, et c'est là qu'elle peut enfin être vue.

Retrouver la frontière

La Gestalt appelle confluence cette façon de se fondre dans l'autre jusqu'à ne plus savoir où l'on commence. Dans la dépendance, la frontière s'efface : ce qu'il ressent devient ce que je ressens, ce qu'il veut devient ce que je veux. Une grande partie du travail consiste à redessiner doucement cette frontière.

Cela commence par des choses très simples. Remarquer, en séance, quand la personne cherche à deviner ce que j'attends d'elle, et le lui dire sans reproche. Lui demander ce qu'elle sent, elle, à cet instant, dans son corps. Ralentir quand elle répond trop vite pour faire plaisir. Accueillir un premier « je ne sais pas ce que je veux » comme un vrai début : c'est souvent la première fois qu'elle se pose la question.

Écouter les deux voix

Dans la dépendance, il y a presque toujours deux voix. Une qui s'accroche, terrifiée à l'idée de perdre l'autre. Et une autre, plus discrète, qui étouffe et voudrait respirer. La plupart du temps, la première couvre la seconde, ou bien elles se battent sans fin dans la tête.

En Gestalt, on peut donner à chacune sa place, parfois littéralement, en la faisant parler depuis une chaise différente. Il ne s'agit pas de faire gagner l'une contre l'autre. Il s'agit de les entendre toutes les deux, jusqu'au bout. Celle qui s'accroche a souvent quelque chose de très ancien à dire. Celle qui étouffe porte un désir de vie qu'on n'avait jamais laissé parler.

Ce qui est resté inachevé

La Gestalt parle aussi de situations inachevées : ce qui n'a pas pu se vivre jusqu'au bout cherche sans cesse à se boucler. Dans la dépendance, c'est souvent une vieille attente qui se rejoue. On demande à chaque nouvelle relation de réparer ce qui a manqué autrefois, d'être enfin l'amour sûr qu'on n'a pas eu. Aucune relation ne peut porter cela.

Le travail passe alors par un deuil : reconnaître ce qui n'a pas été reçu, et le pleurer, plutôt que de continuer à l'exiger de l'autre. Ce deuil est douloureux. Mais il allège, souvent de façon surprenante, les relations d'aujourd'hui, qui peuvent redevenir ce qu'elles sont, au lieu de porter le poids d'un passé qui ne leur appartient pas.

Un lien qui tient quand on dit non

La dépendance s'est apprise dans une relation. C'est souvent dans une relation qu'elle se désapprend. En thérapie, le lien lui-même devient un lieu d'essai. On peut y dire « je ne suis pas d'accord » et voir que la séance continue. On peut y être en colère, ou absent, ou distant, et retrouver le thérapeute la fois suivante, ni froid ni blessé. On peut y entendre une limite sans la vivre comme un rejet.

Pour quelqu'un qui a toujours cru que dire non faisait partir l'autre, vivre un lien qui tient malgré le non change quelque chose de très profond. Ce n'est pas une leçon qu'on comprend. C'est une expérience qui s'inscrit, peu à peu, dans le corps. Le but n'est pas d'aimer moins. C'est d'aimer en restant quelqu'un : avec son goût, ses envies, ses refus, sa propre voix.

Ce que la pratique méditative apporte

Quand l'autre est absent, quelque chose monte : une boule dans la poitrine, une agitation dans les mains, une urgence. Et très vite, l'esprit fabrique une histoire. Il ne répond pas parce qu'il est avec quelqu'un d'autre. Elle m'en veut. Je l'ai déçu. Tout va s'arrêter. L'histoire nourrit l'angoisse, l'angoisse nourrit l'histoire, et la main va vers le téléphone.

Ma pratique du zazen m'a appris quelque chose de simple face à ce genre de tempête. Voir qu'on est en train de se raconter une histoire. La lâcher, sans se juger. Revenir au souffle, puis à la sensation brute, sans mots : la chaleur, le serrement, la vibration. Rester là, à respirer avec, sans chercher à la faire disparaître et sans agir pour la calmer. Le plus souvent, la vague passe. Pas toujours vite. Mais elle passe.

Ce n'est pas une technique pour guérir. C'est une manière de découvrir, une fois, puis une autre, qu'on peut traverser le manque sans en mourir. Et chaque fois qu'on le traverse sans se jeter sur l'autre, on reprend un peu de terrain sur soi.

Thich Nhat Hanh invitait à prendre soin des émotions les plus fortes comme d'un enfant qui pleure : on ne le fait pas taire, on ne le laisse pas hurler seul, on le prend dans ses bras et on reste là. Dans la dépendance, l'enfant qui pleure, c'est souvent la peur d'être abandonné. Apprendre à la tenir soi-même, avec douceur, plutôt que d'exiger que l'autre vienne la calmer, change profondément le rapport au manque.

Il y a aussi quelque chose dans la régularité de l'assise. S'asseoir chaque jour, même quelques minutes, c'est un rendez-vous avec soi qu'on ne manque pas. Pour quelqu'un qui a passé sa vie à attendre que l'autre vienne, devenir celui qui vient, fidèlement, pour soi-même, est une expérience qui répare quelque chose. La solitude cesse peu à peu d'être un vide pour devenir une compagnie.

Je reste prudent. Chez une personne très angoissée, fermer les yeux et descendre dans les sensations peut amplifier la panique au lieu de l'apaiser. Dans ces moments-là, la marche dehors, les yeux ouverts, le corps en mouvement, est souvent plus juste. Et la méditation ne doit pas devenir une manière de ne plus rien ressentir, ni de fuir le lien. Elle n'est pas là pour se passer des autres, mais pour pouvoir les rejoindre sans se perdre.

Deux pratiques qui se répondent

Dans mon expérience, la thérapie et la méditation ne font pas le même travail, et c'est pour cela qu'elles se complètent. La thérapie apprend à être avec l'autre sans se perdre. L'assise apprend à être avec soi sans s'abandonner. La dépendance affective touche précisément ces deux endroits à la fois. Les travailler ensemble, c'est donner à la personne deux appuis au lieu d'un seul, ce qui est déjà, en soi, une manière d'en sortir.

Plusieurs liens plutôt qu'un seul

On ne sort pas de la dépendance en n'ayant plus besoin de personne. On en sort en cessant de tout demander à une seule personne. Quand un seul lien porte toute notre sécurité, il devient trop lourd, pour nous comme pour l'autre. Chaque amitié retrouvée, chaque activité qu'on reprend pour soi, chaque lieu où l'on est accueilli sans condition allège ce poids.

C'est une des raisons pour lesquelles je crois beaucoup aux groupes, et notamment aux cercles de parole. Être écouté par plusieurs personnes à la fois, sans posséder personne et sans avoir à retenir qui que ce soit, est une expérience très neuve pour quelqu'un qui a toujours tout misé sur un seul regard. On y découvre aussi qu'on n'est pas seul à vivre cela, et la honte, qui grandit dans le secret, perd de sa force quand elle est dite devant d'autres.

Quand ce n'est plus seulement de la dépendance

Une chose doit être dite clairement. Quand la relation comporte des menaces, des coups, des humiliations répétées, une surveillance du téléphone, de l'argent ou des amitiés, il ne s'agit plus seulement de dépendance. Il peut s'agir d'emprise ou de violences. Celui ou celle qui reste n'est pas en faute, et ce n'est pas à lui ou à elle de « travailler sur soi » pour que cela cesse. La priorité est alors la sécurité.

En France, le 3919 écoute gratuitement et anonymement les femmes victimes de violences et leurs proches. En cas de danger immédiat : le 17 ou le 112. Un médecin peut aussi être un premier relais.

Questions fréquentes sur la dépendance affective

Comment savoir si l'on est dépendant affectif ?

Il n'existe ni test fiable ni diagnostic officiel. Un repère : quand le silence ou la distance de l'autre suffit à faire basculer toute une journée, qu'on renonce à ses envies ou qu'on accepte ce qui blesse pour garder le lien, il est utile d'en parler à un professionnel.

Est-ce que la dépendance affective, c'est aimer trop ?

Non. Ce n'est pas une question de quantité d'amour. Dans la dépendance, l'autre sert surtout à calmer une angoisse très ancienne. On ne mâche plus la relation, on l'avale tout rond, et on n'en est jamais nourri.

D'où vient la dépendance affective ?

Souvent des premiers liens, quand l'amour était imprévisible, absent ou qu'il fallait le mériter. S'accrocher a d'abord été une manière intelligente de s'adapter. Elle peut aussi apparaître dans une période de fragilité : deuil, rupture, épuisement.

La méditation peut-elle aider à sortir de la dépendance affective ?

Oui, comme appui, pas comme solution unique. Elle apprend à traverser le manque sans agir aussitôt et à habiter la solitude au lieu de la fuir. Elle complète utilement une thérapie, qui travaille, elle, la manière d'être en lien. Chez les personnes très angoissées, elle demande à être proposée avec prudence et accompagnement.

Peut-on en sortir ?

Oui, pas à pas et rarement seul. En apprenant à traverser le manque sans agir aussitôt, en multipliant ses liens, en retrouvant sa propre voix, et souvent avec l'aide d'une thérapie individuelle ou d'un groupe.



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