La honte : cette émotion qu'on cache, même à son thérapeute
Julien Gabrelle
5 minutes

Les histoires que je raconte ici sont romancées. Le regard que je pose s'appuie sur ma formation et sur des repères cliniques reconnus ; les personnages, eux, sont des compositions. Je crée une figure à partir de situations réelles, jamais une personne identifiable. Tout y est vrai, sauf elle.
Il s'assoit. Il commence à parler, prudemment, en testant le terrain. Et puis, au bout d'un moment, il dit quelque chose qu'il n'a jamais dit à personne. Il regarde ses mains. Sa voix change de texture. Ce qu'il porte, il le porte depuis longtemps, depuis l'enfance peut-être, et il n'a jamais su comment le poser quelque part sans avoir l'impression de se salir encore davantage en le disant.
Cet homme aimait profondément sa femme. Mais depuis des années, il était pris dans quelque chose qu'il ne maîtrisait plus. Une addiction à la pornographie, installée depuis l'adolescence, peut-être avant. Des heures perdues dans des boucles compulsives, l'épuisement après, et cette sensation d'être devenu étranger à lui-même, à son désir, à celle qu'il aimait. Sa libido s'était peu à peu éteinte. Son couple se défaisait en silence. Et par-dessus tout cela, une honte si lourde qu'elle avait fini par tout recouvrir. Il se sentait sale. Il se voyait comme quelqu'un de sale.
Ce qu'il m'a confié ce jour-là, il ne l'avait dit à personne. Même pas à son thérapeute précédent, auquel il venait depuis des mois. La honte, souvent, se cache aussi là où on est censé pouvoir tout dire.
La honte n'est pas ce qu'on croit : honte et culpabilité
La honte n'est pas la culpabilité. La culpabilité dit : j'ai fait quelque chose de mal. La honte dit quelque chose de plus radical : je suis quelque chose de mauvais. Elle ne porte pas sur un acte, elle porte sur une personne, sur soi tout entier. C'est pourquoi elle est si difficile à approcher. Reconnaître une faute, cela peut se faire. Se regarder soi-même comme fondamentalement abîmé, sale, indigne, c'est une autre affaire.
La honte se cache parce qu'elle a peur du regard. Elle est née, la plupart du temps, dans un regard, celui de quelqu'un qui a jugé, rejeté, humilié, ou simplement qui n'a pas su accueillir. Et elle a appris que se montrer, c'est risquer ce regard à nouveau. Alors elle se fait petite, elle se tait, elle se déguise en silence ou en maîtrise de soi. Parfois, elle se retourne en agressivité. Parfois, elle s'engloutit dans la compulsion, comme si l'on cherchait à noyer dans l'acte même ce que l'acte réveille.
Ce que la Gestalt fait avec la honte
Dans ma façon de travailler, je ne cherche pas à analyser la honte de loin, à en trouver l'origine et à l'expliquer. Je cherche à rester présent à ce qui se passe dans la pièce au moment où elle affleure. Car la honte ne se dissout pas dans la compréhension. Elle se dissout dans l'expérience d'un regard différent. Et ce regard-là, il ne se décrète pas, il se vit, dans la relation, ici et maintenant, entre deux personnes.
Avec cet homme, je me souviens du moment précis où il a dit ce qu'il n'avait jamais dit. Il n'a pas levé les yeux vers moi. Il parlait à ses mains, à ses genoux, peut-être au sol. Et je sentais, dans tout son corps, l'attente de ce qui allait venir, le recul, le jugement, la grimace intérieure que je pourrais avoir sans la montrer. Il m'attendait quelque part, même sans me regarder. Alors je n'ai rien fait d'autre que rester là, sans changer d'expression, sans me pencher en avant avec trop d'empressement, sans reculer non plus. Présent. Je continuais à le regarder comme quelqu'un de digne pendant qu'il se décrivait comme quelqu'un de sale. Ce moment-là, ce regard-là tenu sans ciller, est souvent plus décisif que n'importe quelle interprétation. La honte a besoin d'un regard qui ne la confirme pas pour commencer à se desserrer.
Ce n'est pas de la complaisance. Je ne valide pas les comportements qui font souffrir, les siens ou ceux des autres. Mais je distingue l'acte de la personne. Et cette distinction, quand elle est vraiment reçue, commence à desserrer quelque chose. Ce qui m'a touché, c'est qu'il était venu en thérapie avant moi, plusieurs mois, sans jamais dire cela. Pas parce que l'autre thérapeute aurait mal travaillé. Peut-être simplement parce que quelque chose, dans la relation, n'avait pas encore ouvert cet espace-là. La honte attend. Elle attend de sentir que le sol ne va pas se dérober. Elle ne se dit pas au premier venu, ni au premier rendez-vous, parfois pas avant des mois. Et quand elle se dit enfin, ce n'est pas parce qu'on a posé la bonne question. C'est parce que quelque chose, dans la présence de l'autre, a rendu possible ce qui était impossible.
Mais je dois dire quelque chose de plus difficile, qui me concerne directement. Pendant un temps, quelque chose s'était construit entre nous qui avait rendu cette honte-là impossible à dire. Il m'avait placé, progressivement, dans la position d'un homme sans faille, équilibré, au-dessus du trouble dans lequel lui se débattait. Et moi, je n'avais pas encore travaillé à redescendre de cette place. Tant qu'il me voyait ainsi, il ne pouvait pas me montrer sa boue. On ne montre pas ce qu'on vit comme une souillure à quelqu'un qu'on a mis sur un piédestal. La honte avait besoin que je redevienne plus humain, plus réel, moins parfait, pour pouvoir se dire. C'est en supervision que j'ai repéré ce qui se jouait là, et que j'ai pu travailler à ramener cette réalité dans notre relation. Et c'est à ce moment-là, quand j'ai cessé d'occuper cette place idéalisée, que quelque chose s'est débloqué en lui. La honte s'était construite avec moi, dans notre façon d'être ensemble. Et c'est avec moi, dans cette même relation, qu'elle a pu commencer à se défaire.
La honte se cache même chez le thérapeute
Je veux dire un mot sur quelque chose que je vois souvent. La honte ne disparaît pas à la porte du cabinet. Des gens viennent en thérapie depuis des mois, parfois des années, et gardent quelque chose de secret, précisément parce qu'ils ont honte de l'avoir gardé secret aussi longtemps. Ils ont honte de leur honte. Ce cercle-là peut paralyser des années.
Quand cela arrive en séance, quand quelqu'un arrive enfin à dire quelque chose qu'il retenait, je remarque presque toujours la même chose : ce n'est pas la révélation qui soulage, c'est le fait que rien ne s'est brisé après. Que l'autre est encore là. Que le regard n'a pas changé. La honte a besoin d'un témoin qui ne se détourne pas pour commencer à lâcher prise.
Un exercice simple pour commencer à s'en approcher
Voici une chose à essayer, doucement, sans forcer. La prochaine fois que la honte se lève en vous sur quelque chose, posez-vous une question : si un proche que vous aimez traversait exactement la même chose, comment le regarderiez-vous ? Lui porteriez-vous le même jugement que vous vous portez à vous-même ? Souvent, la réponse est non. On accorderait à l'autre une tendresse, une compréhension, qu'on refuse de s'accorder à soi. Cette asymétrie dit quelque chose d'important : ce que vous vivez ne mérite pas forcément le regard que vous posez dessus. Si l'exercice réveille quelque chose de trop lourd, arrêtez-vous. Ce genre de chose se traverse souvent mieux accompagné que seul.
Questions fréquentes sur la honte
Quelle est la différence entre la honte et la culpabilité ?
La culpabilité dit « j'ai fait quelque chose de mal » : elle porte sur un acte. La honte dit quelque chose de plus radical, « je suis quelque chose de mauvais » : elle porte sur la personne tout entière. C'est ce qui la rend si difficile à approcher, reconnaître une faute est une chose, se voir soi-même comme fondamentalement indigne en est une autre.
Pourquoi cache-t-on sa honte, même à son thérapeute ?
Parce que la honte a peur du regard : elle est souvent née dans un regard qui a jugé, rejeté ou humilié, et elle a appris que se montrer, c'est risquer ce regard à nouveau. Elle ne se dit pas au premier rendez-vous, parfois pas avant des mois. On peut aussi avoir honte de sa honte, honte de l'avoir tue si longtemps, un cercle qui peut durer des années.
Comment se libère-t-on de la honte ?
La honte ne se dissout pas dans la compréhension, mais dans l'expérience d'un regard différent. Elle a besoin d'un témoin qui ne se détourne pas : pouvoir dire ce qu'on retenait et constater qu'après, rien ne s'est brisé, que l'autre est encore là, que le regard n'a pas changé. C'est ce vécu, dans la relation, qui commence à la desserrer.
Un exercice pour apaiser un sentiment de honte ?
La prochaine fois que la honte se lève, demandez-vous : si un proche que j'aime traversait exactement la même chose, comment le regarderais-je ? On accorde souvent à l'autre une tendresse qu'on se refuse à soi-même. Cette asymétrie montre que ce qu'on vit ne mérite pas forcément le jugement qu'on pose dessus. Si l'exercice réveille quelque chose de trop lourd, arrêtez-vous.


